
N° 29398, 24 mai 2026

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Le dossier du dimanche, Musique, Alès
« Il ne répondait même pas à mes questions »
David Séchan profite d’une résurrection à laquelle il ne croyait plus : « Renaud ne parlait plus. Il commandait Ricard sur Ricard. Il fumait cigarette sur cigarette. Il ne répondait même pas à mes questions ».

COLLECTION SÉCHAN
Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance et celle de votre frère Renaud en vacances à Vialas, en Lozère, l’été ?
Les randonnées ! Et les souvenirs, c’est aussi tous les copains. Des grandes familles protestantes, de Paris ou du Luxembourg, qui venaient passer l’été. C’est nos premiers amours, nos premiers flirts. Et puis le temple, tous les dimanches. C’était obligatoire. Renaud a d’ailleurs participé financièrement à la restauration du toit du temple, peut-être dans les années 1990.
Renaud a écrit qu’il ressassait son enfance et son adolescence…
Il a toujours été dans la nostalgie de l’enfance, Renaud. C’est son trait de caractère. D’ailleurs, il le chante. Il chante beaucoup l’enfance. Mais bizarrement, moi qui suis son frère jumeau, je n’en ai aucune nostalgie. On est bien différents, à tous les niveaux. C’est assez curieux, d’ailleurs.
Renaud évoque des secrets de famille et raconte notamment qu’il a découvert l’existence de Nicolas, votre demi-frère (tué avec sa mère, la première femme d’Olivier Séchan, dans les bombardements américains sur la Normandie en 1944, NDLR), très tard, en 2016…
Il raconte ça, oui, je ne sais pas pourquoi. Moi, je le savais. Il devait le savoir aussi, mais confusément. C’est comme pour ma sœur Christine, demi ou entière, c’était ma sœur. Ce n’était pas un secret, ça ne m’a pas perturbé, alors que Renaud, ça l’a éminemment perturbé.
Qu’est-ce que ça fait de voir ce frère s’auto-détruire pendant autant d’années ?
Au début, ça fait très, très mal. De plus en plus mal. Jusqu’au moment où on baisse les bras. C’est ce qui s’est passé. On ne pouvait plus rien pour lui. J’allais le voir à la Closerie des Lilas (Ndlr : un temps, Renaud a habité un appartement au-dessus de la brasserie parisienne qui était devenu son QG). Il était dans un état catatonique. Il ne parlait plus. Il commandait Ricard sur Ricard. Il fumait cigarette sur cigarette. Il ne répondait même pas à mes questions. Ça ne servait à rien que je sois là. J’ai tout essayé, avec sa première femme, Dominique, avec mon frère Thierry. Avec des amis. Mon père. Ma mère. Tout le monde.
C’était très, très compliqué. Et puis, à un moment, il fallait qu’on se protège. Nous-mêmes. C’est ce qu’a fait Dominique, pour elle et pour sa fille Lolita. Ils s’aimaient toujours. C’est dramatique.
Il a fini par rebondir. C’est fou. Renaud, c’est un phénix. C’est comme ça. C’est mon frère. C’est un monstre. Je le lui ai dit. Le monstre humain de la chanson.
Ça fait combien de temps qu’il n’a plus touché une goutte d’alcool ?
Il y a eu plein de rechutes, mais ça fait deux ans qu’il n’a pas touché d’alcool je crois. Ou alors il ment à tout le monde et il a des bouteilles planquées dans son lave-vaisselle (rire). Les addictions, c’est très fragile, mais il est bien tenu par sa nouvelle épouse qui est très vigilante. Sa fille est aussi impitoyable. Et ses deux assistants veillent au grain.

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Le risque, c’est cette paranoïa qui l’a longtemps poursuivi…
Il est bien tenu par les médicaments. Il est stabilisé, disons, par une sorte de camisole chimique qui le maintient, contre les bouffées délirantes. S’il rechutait, ce serait de toute façon plus modéré que ça l’a été à une certaine époque où il ne prenait pas de médicaments. Il s’en méfiait, pensait qu’on voulait l’empoisonner.
Avant, c’est l’alcool qu’il prenait comme un médicament…
Oui, avant ça, il ne buvait pas, il nous traitait d’alcooliques, mon frère Thierry et moi, quand on faisait trop la fête. Il a commencé à boire pour chasser ses démons, pour s’abrutir.
Votre père aurait écrit « Le succès de mon fils me tue ». Qu’en pensez-vous ?
Tout cela part d’une autobiographie de Renaud écrite après trois ou quatre jours d’entretiens avec l’écrivain Lionel Duroy (Comme un enfant perdu, X.O éditions, 2016, NDLR). Ensuite, Duroy a fait sa sauce. Et il a envoyé le manuscrit à Renaud, qui était reparti dans ses addictions. Et qui n’a pas relu le manuscrit. Et ça a été publié comme ça.

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C’est truffé d’erreurs. Et surtout, il a beaucoup interprété, Lionel Duroy. C’est comme cette fameuse phrase sortie de nulle part inventée par Duroy. « Le succès de mon fils me tue. » J’ai tous les papiers de mon père. Les lettres, les carnets. Je n’ai jamais trouvé cette phrase. Il fallait qu’il nourrisse ses six enfants. Il fallait qu’il travaille, qu’il trime. Qu’il fasse des traductions, des livres pour enfants, etc. Il a essayé de revenir à la littérature. Et c’est Renaud qui a culpabilisé là-dessus. En disant, « moi, avec mes petites chansons, je gagne des millions ».
Renaud, il n’y est pour rien le pauvre, mais son succès a écrasé un peu toute sa famille.
S’il a dit quelque chose qui ressemble à « Le succès de mon fils me tue », il l’a dit sans doute d’une autre manière. Ce qu’il voulait dire, c’est que d’Olivier Séchan écrivain, il était devenu tout d’un coup le père de Renaud. Comme moi, je suis devenu le frère de Renaud. Renaud, il n’y est pour rien le pauvre, mais son succès a écrasé un peu toute sa famille. Si Renaud a tué quelque chose, c’est l’identité artistique de mon père, c’est comme ça que je le conçois.
Mon père était plutôt cool, franchement. Il ne nous a jamais rien interdit. On passait la nuit dehors en mai 68, on avait 16 ans. Il était d’ailleurs plutôt pro-étudiant, pro-révolte. Il comprenait très bien. Il allait même manifester.

COLLECTION SÉCHAN
C’est le sujet du documentaire (Renaud A coeur perdu, disponible sur france.tv, NDLR). Je ne suis pas d’accord avec cette thèse, d’un père sévère qui serait responsable de la paranoïa de Renaud. Tout ça, c’est de la psychanalyse de comptoir pour moi. L’époque était comme ça. On ne rigolait pas à table. Mon père travaillait beaucoup. Il avait besoin de calme.
Mais il était très fier de son fils, j’ai des lettres où il l’écrit. Tout ce qu’il regrettait, c’est que ça l’effaçait un peu. Mais bon, après, Renaud, il est compliqué psychologiquement. Sa paranoïa est multifactorielle.
Quels rapports avait-il avec son père ?
Il n’a jamais su parler à son père. Il ne parlait pas, Renaud, ni à sa mère, ni à ses frères. Il était muet. Il venait le dimanche au repas familial (une fois adulte, avec ses frères et sœurs et leurs enfants, NDLR), mais il restait dans son coin, il ne disait rien. Il a toujours tellement été à l’écart.
Il y avait une crainte, une culpabilité monstrueuse, je ne sais pas. C’est le mystère Renaud. Pas le mister Renard. Il faudrait faire une belle psychanalyse. Mais bon, c’est un peu tard pour nous.
Il n’a pas fait de psychanalyse ?
Non. Quand on ne parle pas, c’est difficile d’analyser. Et quand la maladie est installée, c’est compliqué.
