Anthologie de la collaboration française

Charlie Hebdo

N° 197, 27 mars 1996

En France, les massacres finissent toujours par des chansons

La chanson de Montéhus, « Gloire au dix-septième », à laquelle faisait allusion Siné la semaine dernière, ne relate pas un événement survenu pendant la guerre de 14-18, elle fait réfé­rence aux grandes manifestations de viticulteurs du Roussil­lon en 1907 au cours desquelles, à Narbonne, l’armée tira sur la foule et fit cinq morts et des centaines de blessés. La semaine suivante les vignerons sont à nouveau dans la rue pour rendre hommage aux victimes. À Béziers, le dix-septième régiment d’infanterie est envoyé contre eux, mais les soldats, à 80 % originaires de la région et tous plus ou moins fils de vigne­rons, refusent de tirer sur la foule et mettent crosse en l’air.

Ce que l’on sait moins, c’est le prix que payèrent, par la suite, ces « sympathiques pioupious ». Après quelques années passées en bataillons disciplinaires en Afrique, le dix-septième régi­ment est désigné d’office pour monter en première ligne dans les tranchées. En 1916, à Montfaucon, dans l’Aisne, alors que le régiment n’est même plus composé des mêmes hommes (!), sans aucune préparation d’artillerie, il est envoyé au feu. Du premier bataillon de trois cents hommes, seuls sept en reviendront…

J’ai appris ça dans la formidable Anthologie de la chanson française de Marc Robine. Ça et plein d’autres trucs… La Commune de Paris, par exemple : excusez-moi, j’ignorais le rôle que notre Mac-Mahon national y joua. J’avais la naïveté de croire qu’un mec qui a son avenue donnant sur l’Arc de Triomphe était honoré pour quelque fait guerrier dégueulasse, mais au moins commis sous le couvert de ce patriotisme à la con qui caractérise les exploits militaires de nos maréchaux assas­sins. Ben voyons ! Plus traître à sa patrie, plus collabo, plus génocideur de son propre peuple tu trouves pas, même sous Vichy ! Après la victoire des Prussiens à Sedan, le gouverne­ment provisoire de Thiers, réfugié à Versailles, prétendit récu­pérer les canons mis à l’abri sur les hauteurs de Belleville par le peuple de Paris insurgé. Les Prussiens assiégeant bientôt la capitale, le maréchal Bismarck décida de libérer quatre-vingt-six mille soldats français faits prisonniers après Sedan, dont Mac-Mahon. C’est sous les ordres de cet ignoble que les versaillais réprimèrent l’insurrection parisienne engendrée par le refus de la capitulation devant les pruskofs.

j’espère que cette crapule a aussi son avenue en Allemagne. Pour services rendus. En 1970 comme en 1940, quand les Alle­mands veulent pas faire le sale boulot, il y a toujours des mili­taires ou des flics français pour se porter volontaires. Sale race !

Finalement, ce n’est que par corporatisme familial que le dix-septième régiment refusa de tirer sur la foule en 1907. Rassurez-vous, devant n’importe qui d’autre ils n’auraient pas hésité une seconde à faire un carnage. Fusiller le peuple c’est la raison d’être du soldat, républicain ou pas.

P.-S. Ce que l’on sait moins aussi, c’est que Montéhus, qui écrivit quelques-unes des plus belles chansons anti-militaristes de ce siècle, aussitôt la guerre de 14 déclenchée, se mit à écrire des saloperies patriotiques, bellicistes, vomissant le soldat allemand, glorifiant l’armée française et ses généraux.

Re P.-S. Anthologie delà chanson française – Des trouvères aux grands auteurs du XIXe siècle de Marc Robine (éditions Albin Michel).

  

Source : Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo (et celles qu’on a oubliées)