Beaux livres – Quand la chanson surgit

Le Devoir

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Sylvain Cormier
Publié le 31 mars 2007

On est des Thomas, tous autant que nous sommes. On veut voir, on veut toucher. Tâter l’intangible. Être là physiquement au moment sacré, à l’instant de grâce, au cœur même de cette ponctuation d’éternité qu’est la création. Saisir le geste alchimique de l’artiste, témoigner de ce qui se passe quand le crayon de l’écrivain touche le papier (ou le pinceau du peintre le canevas, ou le marteau du sculpteur la pierre).

Feu Sacha Guitry avait compris cela avant tout le monde, celui qu’on surnommait «monsieur Moâ» étant sans doute plus que d’autres préoccupé par sa propre postérité: dans Ceux de chez nous, son documentaire de 1915, il filma les Renoir, Monet, Anatole France et autres Rodin à l’œuvre. C’est-à-dire en faisant semblant de créer, pour la caméra. La quête du présent de la création était vaine, et Guitry le savait. Filmer les créateurs dans leurs lieux de création, presque en train de créer, c’était déjà beaucoup. Guitry, pas bête, faisait le pas suivant: il collectionnait les œuvres, et aussi les documents autographes. Le fleuron de sa collection était un mot de la main de Molière, correction manuscrite dans l’édition originale de L’École des femmes. Mot qu’il pouvait toucher de son index tremblant.

Nous n’avons pas cette chance. Pas plus que la majorité d’entre nous n’ont la possibilité d’être là quand le créateur crée. Le désir n’en est que plus vif. C’est tout l’intérêt de cette sorte de beau livre qui rassemble des manuscrits de grands écrivains, ou des partitions manuscrites de grands compositeurs: en voyant le trait, on croit voir la main, voire l’ampoule s’allumant dans le cerveau du grand homme. Mieux, devant la rature, tel mot préféré à tel autre, on voit la pensée en marche. «Nous constatons parfois que nous l’avons échappé belle!», disait encore Guitry.

Il était bien temps qu’un tel livre s’occupât de la chanson, art mineur ou pas. Çà et là dans les bios, dans les histoires de la chanson, des manuscrits étaient reproduits, parfois en fac-similés, le plus souvent pour faire joli. Nulle part ne les avait-on rassemblés pour eux-mêmes: on l’a fait, et plutôt bien fait.

Les Plus Beaux Manuscrits de la chanson française ne manque pas d’allure, ni d’ambition. On a soigné les reproductions: j’aime ces pages quadrillées de cahiers d’école, ces bulletins de déclaration à la SACEM (l’équivalent français de notre SOCAN), ces griffonnages dans des blocs-notes (juré craché, les deux pages qu’il fallut à Brel pour écrire Bruxelles suent le travail!). J’aime moins les documents autographes où, de toute évidence, les paroliers ont simplement récrit au propre leur texte, faute de manuscrit original, et j’aime encore moins que ces pages-là soient mises en couleur (des mots en turquoise foncé sur une page turquoise pâle, ça se déchiffre mal). Mais bon. Admirer la «belle main d’écriture» de Françoise Hardy (L’Amitié, heureux choix), c’est bien agréable.

La vraie bonne chose est qu’on a ratissé large: ça va de La Marseillaise de Rouget de Lisle (1792) à Merci maman, merci papa d’Agnès Bihl (2005). Les marchands de tubes y ont autant de place que les plus nobles artisans de la rime, les immortels y côtoient les vivants. Forcément, les choix récents sont plus arbitraires: un titre de Hervé Christiani et rien de Bashung? Deux manuscrits de Kent et aucun de Thomas Fersen? On pourrait discuter.

Peu de Québécois

Cela étant, il y a dans la centaine de manuscrits proposés de quoi s’étonner, s’émerveiller, s’émouvoir. Comme le note Sophie Durocher, qui signe la préface de cette édition québécoise (édition non augmentée: seuls Félix, Lynda Lemay et Luc Plamondon ont été retenus par les responsables français du projet, trio d’animateurs de radio), impossible de ne «pas être intrigué» en constatant que Miss Maggie Fucking Blues était le titre de travail de la chanson de Renaud. Et l’on se dit que Luc Plamondon a eu la rature heureuse en substituant «J’ai du succès dans mes amours» à «Mais j’suis malheureux en amour» à la deuxième ligne de son Blues du businessman. Et l’on est tout chose quand on voit le bout de papier froissé et taché sur lequel Pierre Barouh a écrit à la mine de plomb Des ronds dans l’eau. On imagine le cher Barouh brouillon et fébrile, écrivant d’une main et engouffrant un jambon-beurre de l’autre. Que ce soit vrai ou pas, qu’importe. Le plaisir de découvrir ces manuscrits, c’est d’abord ça: l’impression d’être au plus près de la vérité.

Collaborateur du Devoir

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LES PLUS BEAUX MANUSCRITS DE LA CHANSON FRANÇAISE

Serge Levaillant, Jacques Pessis, Pierre Saka

Préface de Sophie Durocher

Hurtubise HMH

Montréal (Paris), 2007,

201 pages