Bernard Pascuito : « La voix de Renaud est détruite, mais les chansons sont toujours là »

Marianne

Entretien

Propos recueillis par Thomas Rabino
Publié le 

Bernard Pascuito plonge dans la vie de Renaud à l’occasion de ses cinquante ans de carrière.
Jacques BENAROCH/SIPA

Biographe de Romy Schneider, d’Alain Delon ou de Serge Gainsbourg, Bernard Pascuito plonge dans la vie de Renaud à l’occasion de ses cinquante ans de carrière à travers un axe original : les 40 « mots de sa vie ». Sans occulter les facettes les plus sombres du chanteur.

Marianne : Comment avez-vous effectué cette sélection d’entrées ?

Bernard Pascuito : Certaines relèvent de l’évidence, comme Ma gonzesse, titre d’une chanson consacrée en 1979 à Dominique, sa première épouse, la femme de sa vie, celle qui l’a inspiré et qui est toujours là, quoi qu’il arrive. J’ai aussi pensé d’emblée au mot « foi » pour cet homme qui a été élevé dans une certaine rigueur protestante et qui porte fièrement sa croix huguenote autour du cou. D’autres entrées sont moins attendues, à l’image de Deuxième génération (1983). En quelques lignes, cette chanson décrit ce qui allait arriver vingt ans après : la révolte des banlieues de 2005.

Marianne : Vos développements autour de mots comme « alcool », « enfance », « honte »… esquissent le portrait d’un être torturé.

Bernard Pascuito : Renaud est d’abord un homme de contradictions, qui font précisément sa richesse. En amour, par exemple, c’est un mec fidèle, qui, malgré toutes les sollicitations dont il était l’objet, n’a jamais craqué, sauf une fois. Ce qui l’a rendu malade. D’ailleurs, il en a fait une chanson, Me jette pas.

Marianne :  Comment expliquer qu’il reste si populaire ?

Bernard Pascuito : Il le doit à sa façon si personnelle d’aborder des sujets de société, de politique, comme son rapport à la gauche, qui l’a beaucoup déçu mais qu’il n’a jamais lâchée… Ce qui touche aussi, c’est sa manière de parler de lui, de son rapport à sa famille, à ses enfants, Lolita et Malone, à sa femme. Également, son humour et sa grande tendresse, même lorsqu’il interprète des chansons violentes, comme Crève salope ou Hexagone. En quelque sorte, il a l’agressivité des timides, ceux qui balancent tout, brutalement. On pourrait aussi parler de son honnêteté intellectuelle. Quand, après les attentats de 2015, il chante « J’ai embrassé un flic », c’est assez osé parce qu’il doit une partie de son succès à ce côté anti-flics.

Marianne : Est-ce cette popularité intacte qui rend aujourd’hui les médias si complaisants avec lui, alors que sa voix pourrait lui valoir des chroniques assassines ?

Bernard Pascuito : C’est plus compliqué que cela. Il continue de chanter parce qu’il aime chanter. Il en a besoin pour vivre. Personne ne le pousse à faire des disques (il prépare deux albums sur Brassens et Trenet) ou des concerts, il décide encore, même si sa fille, Lolita, a repris les choses en main et gère sa carrière. Mais personne ne l’en empêche.

Pourquoi laisser faire ça ? Car il a toujours besoin d’argent, ses rentrées ont bien baissé. Mais, au-delà du côté financier, Renaud a besoin de faire son métier. C’est presque tout ce qui lui reste. Faire un disque, c’est se prouver qu’il est vivant. Il semble qu’il ait beaucoup de difficultés à écrire. À 73 ans, ce n’est évident pour aucun artiste. Il y a aussi la grande ambiguïté médiatique, cette gêne à dire les choses comme elles sont. Peut-être par respect pour l’artiste ou par refus de brûler ce que l’on a adoré. Précisons encore que ses difficultés d’élocution ne sont pas dues à l’alcool mais à un AVC qui l’a frappé il y a une dizaine d’années.

Marianne : Comment se fait-il que, malgré tout, le public réponde toujours présent ?

Bernard Pascuito : C’est l’amour, l’affection, l’admiration qui effacent tout. Je l’ai vu à travers les yeux de ma fille, qui a assisté à un concert avec moi il y a plusieurs années. À 10 ans, elle voyait enfin Renaud, son idole. Je l’ai vue enchantée, les larmes aux yeux, en train de reprendre toutes les paroles, qu’elle connaît par cœur. Le public faisait comme elle. C’est le genre de concert au cours duquel le spectacle vient au moins autant des spectateurs que de la scène. Si la voix est détruite, les chansons, elles, sont encore là. Toujours debout ! 

  

Source : Marianne