Les samedi 16 et dimanche 17 octobre 1993
LES ARTS
L’auteur de Germinal blessé par l’accueil fait à son film
ODILE TREMBLAY
LE DEVOIR
Claude Berri est arrivé au Québec sur la défensive, et même un peu parano sur les bords. Son fameux Germinal, alias Germinator, a beau remplir les salles en France — surtout en province où on a compté 807 000entrées la première semaine — faire couler des flots d’encre et créer l’événement, bien des critiques se sont rués sur la superproduction de l’heure comme des piranhas sur une blessure, l’accusant d’être nulle, mal jouée, etc. Et le cinéaste-producteur sort du combat échaudé, ensanglanté, flattant dans le sens du poil l’intervieweuse pour mieux la désarmer, soudain humble, puis argumentant, défendant son bébé à coups de griffes et de dents. Il faut dire que le bébé en question a coûté bien cher, qu’il lui a bouffé son temps (7 mois de tournage) comme son argent: 40 millions$, qu’il a mobilisé une armada de figurants encharbonnés (parfois 400 du coup), réclamé une reconstitution longue et minutieuse des mines de houille du siècle dernier et que le résultat laisse à désirer. On s’attache plus, dit-on, aux enfants-problèmes.

Claude Berri: «J’attends toujours qu’un critique dise que je suis un homme courageux».
Le réalisateur a une faiblesse: il veut qu’on l’aime, lui et son œuvre avec. On a beau lui objecter que bien ou mal reçu, son Germinal hérite d’une publicité monstre à travers tout le chahut qu’il cause, ça ne le console pas des flèches empoisonnées logées dans sa chair. Et même si le Québec n’est pas un important marché-cible pour le film, le cinéaste traîne son spleen avec lui.
En France, Emile Zola est un bien national, et son roman naturaliste Germinal, une sorte de cri de ralliement des damnés de la terre toutes catégories. Ce classique de la littérature donne la vedette aux gueules noires des mines de charbon du Nord, sur fond de grève matée par les patrons aux cœurs de pierre, en plein XIXe siècle. Histoire de camper dans le réel l’épopée ouvrière, Berri est allé chercher des acteurs aux origines populaires. Les figurants sont de vrais mineurs du Nord, Berri lui-même avait un père fourreur (à qui le film est dédié), Depardieu est fils d’ouvrier, Renaud petit-fils de mineur, et Miou Miou vendait des pommes de terre avec sa mère aux halles. Comédiens-prolétaires du monde entier, unissez-vous.
«Ça m’aurait coûté moins cher de tourner en Pologne, dit-il. Mais le cadre est garant de l’authenticité». Alors le tournage s’est fait dans la région du Nord où l’action se situe. «Ou bien on se donne les moyens de faire Germinal ou bien on ne le fait pas.» Pour justifier son budget, Berri assure que c’est cher et compliqué de faire venir des tonnes de charbon de Lorraine, de reconstituer une mine du temps, d’y faire descendre un cheval qui n’en a pas envie, de diriger une foule de figurants. Sans compter les impondérables toujours au rendez-vous. «J’aurais aimé que ça coûte moins cher, mais que voulez-vous?»
Coincé par le GATT
«Quelque part en mon genre, je suis unique, profère le cinéaste, d’un ton convaincu. Germinal va remuer la France dans ses consciences, rejoindre sept à huit millions de spectateurs. Je fais des films populaires, moi. C’est plus important que la cinéphilie.» Mais il ne dédaignerait pas rallier un ou deux cinéphiles à sa cause. Peut-être Berri se souvient-il de ses débuts dans le cinéma d’auteur, du temps du Vieil homme et l’enfant, de Tchao Pantin, avant qu’il ne verse dans la superproduction, au départ avec les Pagnol, puis l’Uranus, de Marcel Aymé, et enfin cet énorme Germinal-là.
Renaud accompagne le cinéaste dans la tournée promotionnelle québécoise. En France, le chanteur converti en acteur avait tenu des propos «fâcheux» à la sortie du film, se plaignant à des journalistes de Globe hebdo, se trouvant mauvais, rejetant la faute sur le réalisateur, 1 accusant de direction tyrannique, criant a l’amputation de certaines scènes clés. Aujourd’hui, il bat sa coulpe, ravale ses propos, brandit son amitié avec le cinéaste qui lui a donné son tout premier rôle au cinéma. L’équipe de Germinal fait désormais front.
Germinal est devenu un symbole qui a échappé à son créateur pour se voir récupéré par la nation. Le David français combattant le Goliath américain. Germinal vs Jurassic Park. «Mais je n’y suis pour rien, proteste Claude Berri. Mon film s’est retrouvé coincé avec les problèmes et les enjeux du GATT. Germinal était le seul produit pouvant rivaliser Hollywood. On ne m’a pas demandé mon avis.» Cela dit, il admet qu’il en tire profit.
Des méchants et des merdeux…
Le cinéaste affirme que la France est pour Germinal à 99%, et que les critiques négatives sont nées de la mauvaise foi de leurs auteurs. «Des méchants et des merdeux. Et la méchanceté, c’est une chose horrible.»
Évoquant ses détracteurs, Berri, amer, dame à la jalousie, crie au règlement de compte. Et de déclarer que si des gens comme Bernard Henri Lévy lui ont fait son affaire («un article ignominieux dans Le Point», précise-t-il), c’est pour de mesquines raisons de vengeance personnelles, parce qu’il n’a pas fait jouer sa femme dans je ne sais trop quel film. La critique est-elle pourrie et corrompue mur à mur au royaume de France? Berri semble le supposer.
Solidarité et caviar
Germinal, il ne l’avait jamais lu avant 1987. Mais depuis quelques années, Berri puise les sujets de ses films à des classiques de la littérature française. Après Pagnol et Marcel Aymé, pourquoi pas Zola? Il s’est plongé dans le livre, l’aborda comme la terre promise. «Depuis toujours, je cherchais Germinal, et ne le savais pas», dit-il. Les voici réunis.
Des Germinal, il y en avait déjà eu six au cinéma, que Berri n’est pas allé revoir. «Mais aucun d’entre eux n’a laissé de souvenir impérissable aux cinéphiles. Jamais je n’aurais fait un remake de La Bête Humaine. Le film de Renoir était trop bon.»
Son film, il en parle comme d’un éveillent de conscience, que les mineurs reconnaissent et revendiquent un peu partout dans la France profonde.
Après la mort du communisme, Zola et son chant des partisans sont-ils dépassés? «L’étiquette communiste peut-être, répond Béni, mais le message de solidarité, de lutte contre l’injustice ne mourra jamais». Aujourd’hui, Berri ressent quelques scrupules à s’enrichir sur le dos de la classe ouvrière, m’assure qu’avec ses éventuels profits, il augmentera le salaire des figurants. On lui a reproché de faire partie de la gauche caviar, surtout après la retentissante première du film à Lille il y a deux semaines, avec un train pour les amis, la bonne bouffe, et Mitterrand venu faire son tour. Berri n’a jamais été communiste, n’ayant rien d’un homme de parti. «Mon engagement civique a commencé avec Germinal», dit-il. Il rêve que le film serve à la création d’un parti d’Union.
Claude Berri confesse que Germinal a quelques faiblesses. Le jeu de Renaud par exemple. Le chanteur (qui en était à son premier rôle) devait incarner un orateur. Mais sa performance était trop timide. «C’est vrai qu’il faiblit à l’heure de haranguer les foules. C’est vrai que j’ai dû le diriger plus étroitement que les autres, Mais ce qui m’intéressait, c’était le regard, le charisme de Renaud. Si Germinal était à refaire, je reprendrais Renaud demain matin.»
Autre problème: l’obésité de Depardieu qui incarne ici un mineur gréviste mourant de faim tout en grossissant d’une scène à l’autre comme une grenouille soufflée à l’hélium. Et Berri de m’expliquer qu’il avait bien mis Depardieu au régime, mais qu’à l’heure où son fils avait des démêlés avec la justice, Gérard s’est jeté dans la bouffe et la bouteille et a pris, c’est bien fâcheux, 12 kilos durant le tournage.
Mais Berri croit à son Germinal malgré tout. «J’ai hâte de lire sous la plume d’un critique que je suis un homme courageux, qui prend des risques. J’attends toujours», précise-t-il.
Source : Le Devoir