« C’est touchant qu’à chaque album, il parle encore de moi » : Lolita et Renaud, les chansons de leur vie

Paris Match

MUSIQUE

Benjamin Locoge

« Morgane de toi », « C’est pas du pipeau », « Adieu l’enfance »… Le chanteur et sa fille reviennent sur les morceaux consacrés à leur relation.

Renaud et Lolita à La Closerie des Lilas. Le 15 septembre.
© Hélène Pambrun / Paris Match

Morgane de toi (1983)

LolitaJe l’aime beaucoup évidemment. Quand il la chante et que le public chante, c’est le premier souvenir de mon enfance. C’était tellement puissant d’entendre les salles pleines me chanter des « je t’aime ». Mais récemment, j’ai eu une autre vision de ce morceau. Je l’entends comme une femme adulte et j’entends le discours d’un père qui, dès la naissance de son enfant, lui dit : « Méfie-toi des mecs, ils vont te piquer ta couche-culotte, tes bonbecs, ton cul et tes thunes. Alors vas-y, bats-toi et fous-lui un coup de râteau dans le dos ». Ce n’est pas pour rien que je vois mon père comme un féministe.

RenaudOn retrouve la même idée dans « Miss Maggie ». Mais pour moi, « Morgane de toi », c’est ma petite fille au bac à sable que, déjà, on vient faire chier.

Lolita. Oui mais après tu dis à cette petite fille « Je suis ton père, je te protégerai toujours et tu n’aimeras que ton père ». C’est à ce moment-là que j’aurais dû commencer à voir un psy (elle rit).

Il pleut (1988)

Renaud. C’est l’époque où ma fille voulait me quitter. Elle avait six ans, on s’était engueulé pour je ne sais plus quoi, probablement parce que je lui avais demandé d’éteindre la télé.

Lolita. Et j’avais fait mon sac. Je voulais me barrer, j’avais surtout pris mon énorme trousse à pharmacie et je suis restée bouder très longtemps sur l’escalier de la maison en espérant qu’ils m’empêchent de partir. Et c’est ce qu’ils ont fini par faire.

Renaud est sobre depuis quatre ans.
Paris Match / © Hélène Pambrun

C’est pas du pipeau (1991)

Renaud. C’est dans cette chanson que je lui dis « fais gaffe à ne jamais suivre les troupeaux ».

Lolita. À chaque fois qu’il s’est adressé à moi en chansons c’était pour me dire « soit libre, mais n’oublie pas d’être collectif ». Ce n’était pas la liberté individuelle au détriment du groupe ou de la société, mais ça me donnait une force. C’est en ça que mon double de chansons porte une cape de super-héroïne, elle est celle qui ne doit pas se laisser avoir par le système, qui ne doit pas se laisser embrigader, ne te laisse pas asservir, travail avec les gens autour de toi. Et ce sont ces valeurs qui ont construit la femme que je suis.

Renaud et Lolita à la maternité, à Paris, en août 1980.
© DR

Mon amoureux (1994)

Lolita. Un mec avait laissé un message pour moi sur le répondeur de la maison. Il avait passé la journée entière à s’angoisser, il s’était fait des films. En rentrant du collège, il me parle du type en question, je lui réponds « ah, ce connard »… Mais rétrospectivement, je pense que je lui ai dit ça pour lui faire plaisir.

Renaud. Il n’avait pas laissé de message sur le répondeur, je l’avais eu au téléphone ! Je n’avais pas aimé.

Lolita. Aujourd’hui, les artistes s’interrogent sur la manière de parler de leurs enfants dans leur travail. Papa lui ne se posait pas du tout ce genre de questions, même si tout ce qu’il a écrit sur moi a toujours été très aimant, très positif. Mais il a beaucoup transféré aussi sur moi…

Renaud. Je suis même allé un peu loin une fois, en évoquant le dépucelage de ma fille.

Lolita. Oui dans « Elle a vu le loup ». Je lui ai dit à l’époque qu’il n’avait pas à parler de mes copines, qu’elles couchent ou pas avec des garçons. Et puis quand elle est sortie, j’avais 22 ans, tout le monde me disait « c’est bien tu te préserves longtemps… »

Renaud. C’est trop tard pour la thérapie familiale.

«Dès que le vent soufflera…». En famille à bord du «Makhnovtchina », la goélette que Renaud a fait construire. En 1983.
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Adieu l’enfance (2005)

Renaud. Très belle musique de Jean-Pierre Buccolo. Paroles moyennes de ma part.

Lolita. Moi je la trouve très jolie parmi les plus récentes. C’est touchant de voir qu’à chaque album il parle encore de moi. Je crois qu’il m’évoque dans 21 ou 22 titres dans l’ensemble de son répertoire. Mais quand il parle de moi, il parle aussi de l’enfance en général. Il m’a souvent dit qu’il était nostalgique de son enfance, mais aussi de la mienne. Toute la vie consiste à se remettre de cette période-là.

Renaud. Je confirme.

Lolita. Et c’est plus général que cette période-là. Papa est nostalgique aussi de cette période des années 80 où l’on pensait que tout était possible politiquement et socialement, quand il y avait encore une gauche…

Pour elle, il écrit en 1985 «Mistral gagnant», une ode à l’enfance. Renaud et Lolita lors d’une séance de dessin sur une peau « plus sucrée qu’un pain au chocolat », en 1983.
© DR
Héloïse (2016)

Renaud. Pour ma petite-fille adorée, la fille de Lolita, qui a fait de moi le plus heureux des grands-pères.

Lolita. C’est une très jolie chanson, sur laquelle il a travaillé avec Renan (Luce), le père d’Héloïse. Donc c’est comme s’il y avait trois générations qui se retrouvaient ici. Dès qu’elle est née, il a eu envie d’écrire pour elle, c’est beau cette ballade dans Venise où tout s’effondre autour d’eux. Mais que leur lien est plus fort que tout.

Renaud. J’ai écrit deux morceaux pour mon fils aussi, il faut le souligner, ils sont très importants pour moi : « Malone » et « Ta Batterie ».

Lolita. Et c’est la chanson pour « Malone » qui à l’époque t’avait remis à l’écriture, elle est magnifique.

Renaud en 2008 avec son fils, Malone, né de son union avec Romane Serda. À La Pétouze, sa maison de L’Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse).
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Source : Paris Match