Comment se casser les dents sur Zola

Le Devoir

Les samedi 16 et dimanche 17 octobre 1993

LES ARTS

CINÉMA

GERMINAL
Réal: Claude Berri. Scénario Claude Berri et Arlette Langmann d’après le roman d’Émile Zola. Avec Gérard Depardieu, Miou Miou, Renaud, Jean Carnet, Judith Henry, Jean-Roger Milo, Laurent Terzieff. Image: Yves Angelo. Musique: Jean-Louis Roques. En v.o. originale française. 2h40 min.

ODILE TREMBLAY
LE DEVOIR

Rarement film n’aura été attendu avec plus de hâte, d’appréhension, de prédictions, porté par des rumeurs souvent négatives, jugé à priori suspect à cause de son budget astronomique pour la France (40 millions$), que ce Germinal de Claude Berri.

Depuis sa sortie, la critique est divisée en France, il y a les pro Germinal (Le Monde, entre autres, très élogieux), les contre (Libération notamment qui l’a éreinté). Chez lui, devant certaines critiques négatives, Berri crie au règlement de comptes. Mais au Québec, Zola ne constitue pas un bien national, ni Berri une cible de choix, ni les gros budgets, un handicap. Ici, Germinal se réduit seulement à lui-même. Ce qui est
bien peu, hélas!

Le film dure 2 heures quarante, et il est loin d’être fort. Défauts de montage, carences d’interprétation, clichés de l’image, on dirait que le cinéaste s’est laissé intimider par son immense budget, s’est appuyé sur
une distribution prestigieuse, sur l’épopée du sujet, en oubliant d’aller débusquer un peu d’âme du côté de
l’intangible.

Renaud, qui tient ici un premier rôle au cinéma, et Gérard Depardieu, qui en a pourtant vu d’autres, en mineurs peu convaincants.

Rappelons d’abord que le roman de Zola constitue une sorte de chant des partisans où l’on peut puiser n’importe quoi, mais avant tout un souffle de solidarité. Berri est demeuré fidèle à l’essentiel de l’histoire, rivé à la plupart des faits, bien connus, de ce classique de la littérature. Est-ce suffisant?

Rappelons aussi que Zola, s’il fut un grand peintre épique et l’ancêtre d’un réalisme-socialiste par ailleurs dépassé, ne poussait pas très loin la psychologie de ses personnages dessinés à gros traits. Il est difficile de le porter à l’écran, sans verser dans le western social. Plusieurs s’y sont cassés les dents. Rien de plus difficile à transmettre que le souffle épique sans faire lourd, pompier et mélo. Claude Berri n’a pas su éviter ces pièges.

Mais rappelons l’histoire. À la fin du XIXe siècle, dans le département du Nord à Montsou, antre sombre des mines de charbon où les conditions de vie des mineurs sont misérables, débarque un meneur venu d’ailleurs, Lantier (joué par le chanteur Renaud), gagné aux idées marxistes qui commencent à sourdre en France profonde.

I.es aînés se crachent les poumons, les enfants meurent sous l’écroulement des poutres souterraines, les mères de famille n’arrivent pas à nourrir leur progéniture, les mineurs sont abrutis de travail, sous-payés. Alors grisés par les discours de Lantier, la grève arrivera avec son cortège de misère, de deuils, de catastrophes, et les patrons qui ont le beau jeu et finiront par river leur clou à tous ces révoltés. Ce n’est pas gai, Germinal. Sur des images un peu cliché, on aura droit à des grandes scènes de foules révoltées marchant sur l’oppresseur.

Il y aura Maheu (Gérard Depardieu), un bon bougre doublé d’un bourreau de travail qui peu à peu découvre le goût amer de la révolte et sa Maheude (Miou Miou), personnage qui tient de la Fantine des Misérables. Il y aura aussi Catherine (la Judith Henry de La Discrète) liée à l’affreux Chaval qui la brutalise. Sans oublier l’inquiétant Souvarine affame d’anarchie, pour lequel Laurent Terzieff compose un mélange de Raspoutine et de Lénine assez caricatural.

Le jeu des acteurs est plus que faible, mise à part Judith Henry, qui se tire honorablement de son rôle de fleur romantique survivant à l’abrutissement de son milieu, on s’étonne que des comédiens souvent chevronnés soient si monolithiques en ne pouvant que pointer du doigt de graves carences de direction. C’est l’intériorité qui brille par son absence. Certains gueulent leur texte à qui mieux-mieux , surtout Jean Roger Milo en Chaval, la brute ouvrière, qui crie en détachant chaque syllabe et roulant des yeux fous dans leurs orbites. La pauvre Miou Miou vient hurler sa douleur, bébé en main, mais elle a beau en rajouter, donner dans la composition, ça ne passe pas, et elle donne certainement ici une des pires performances de sa carrière.

Il aurait fallu des plages de silence, de non-dit, une respiration, une sensibilité moins lourde. Il aurait fallu faire parler l’inanimé, les parois de la mine, les corons misérables, suggérer ici, insinuer là. À la place on donne partout dans l’outrance. Depardieu se parodie lui-même, confiné au registre énorme, force de la nature, mais sans conviction aucune. Le bouquet, c’est la contre-performance du chanteur Renaud qui tient ici un premier rôle. Dans l’oeuvre de Zola, le personnage de Lantier est un tribun, un meneur d’hommes, personnalité-pivot du roman. Ici, sa voix porte à peine, il soupire son texte comme une petite chose fragile en mal d’amour. Sans parler de ses gestes saccadés. Désolant!

Et puis Depardieu est rendu gras comme un voleur. Ici, on a droit à sa nudité tressautante dans un baquet rempli d’eau qui revoie en mille gouttelettes sous sa masse. Il est moins gracieux qu’à l’époque des Valseuses, le Gérard. De grâce, rhabillez-le. Surtout quand cet obèse doit jouer les grévistes morts de faim…

En voulant manifestement mettre toutes les chances de son côté, Claude Berri s’est appuyé sur des critères non cinématographiques. Le cinéma est un art d’illusion. La distribution, les lieux de l’action n’ont que faire de leur authenticité. Qu’importe que les figurants soient ici de vrais mineurs du Nord, que Renaud ait chanté la gauche et que Depardieu soit fils d’ouvrier. Au septième art, l’impression de vérité naît de la recréation par le jeu des comédiens, alliée à des images, un rythme, une musique bien liés. La magie disparaît quand on l’enterre sous des amas de gros décors, de gros effets, de répliques assénées, de montage coupé carré. On cherche l’esprit de Zola dans cette histoire, on cherche surtout une émotion, grande absente de ce Germinal-là.

  

Source : Le Devoir