Québec, samedi 13 mars 1993
LES ARTS ET SPECTACLES
« Nos amis les chanteurs » de Thierry Séchan
QUÉBEC — Nos amis les chanteurs : que voilà un titre trompeur ! Car l’écrivain-journaliste-parolier-frère-de-Renaud — Thierry Séchan puisqu’il faut le nommer — n’a surtout pas écrit un livre tendre envers ces stars du showbusiness français que sont Johnny Hallyday, Françoise Hardy Jean-.Jacques Goldman, Mylène Farmer, Bernard Lavilliers et compagnie. Ah, les amis, que de vacheries il leur balance sur la tronche !
par MARIE DELAGRAVE
LE SOLEIL
Le trrrrèèèès méchant Thierry Séchan était récemment de passage au Québec pour promouvoir la sortie de Nos amis les chanteurs (éd. Les Belles Lettres). Après la tournée des médias de Montréal, ce charmant monsieur (trrrrèèèès charmant, même) a rencontré ceux de la capitale. Mais n’avions-nous pas cru comprendre qu’après le « scandale » de l’été 91, M. Séchan, qui s’en était pris au verdict d’un certain jury, ne reviendrait plus à Québec ?

Père d’une fille de 11 ans Thierry Séchan a dû consentir à accompagner celle-ci aux spectacles de Patrick Bruel et Roch Voisine. « Elle était terrifiée — tout comme moi — par l’hystérie de ces gamines de 12-13 ans qui hurlaient toutes les chansons par coeur. »
« J’avais dit que je ne reviendrais plus au Festival d’été, réplique le fauteur de troubles. Tout en sachant que je n’y étais pas en odeur de sainteté, je n’ai jamais eu peur de revenir à Québec. Mais pour parler de cette histoire, je dis toujours que j’assume, je persiste, et je signe. J’avais raison sur le fond, mais peut-être tort sur la forme. »
« Aujourd’hui, j’y mettrais probablement plus de pondération, avance le polémiste. Mais quand je dis ça, je me mens à moi-même, car je suis vraiment incapable de pondération et de modération. »
Nos amis les chanteurs, paru il y a quelques semaines en France, s’en veut une éloquente démonstration, alors que ses portraits vitrioliques ont tout de la gratuité, de la démesure et de la partialité propres au pamphlet.
Mylène Farmer y est traitée de (…), Bernard Lavilliers d’« illustre mythomane » (« Bernard, que ne t’appelles-tu pas Bernardo et n’es-tu muet, comme le valet de Zorro ? »), Patrick Bruel de « fougueux jeune homme aux textes simplets, aux musiques approximatives et à la voix quasiment insupportable ». À Jeanne Mas, inconnue ici (« Heureusement pour vous », dit Séchan en entrevue), il suggère de faire « de la moto sans casque ».
Quelle mouche… ?
Mais quelle mouche a piqué Thierry Séchan ? « Je voulais marquer une rupture avec la ‘grande et merveilleuse famille’ du showbusiness, répond-il. D’abord, c’est quoi cette famille-là ? C’est 2000 personnes, 2000 personnes qui se détestent, qui se jalousent et s’assassinent dès qu’elles ont le dos tourné, mais qui, lorsqu’elles se rencontrent, se disent : « Coco, ce que tu as fait, c’est vraiment bien ! » »
« Mon livre est bien plus honnête, même si je démontre une mauvaise foi formidable — dans le sens de considérable — dans mes propos, car en fait, il y a huit de ces 10 artistes que j’écoute chez moi. »
Pour Thierry Séchan, Nos amis les chanteurs participe de cet esprit très français et très parisien pour les vacheries. « On ne peut pas s’en empêcher. Ça nous vient de Voltaire, et Sacha Guitry est passe par là. On aime trop ça, on est prêt à tout sacrifier pour un bon mot ! » assure-t-il.
Le pamphlétaire ajoute qu’il ne s’attaque pas à des faibles, mais à des colosses, des monuments. « Si Lénine a été déboulonné, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas dévisser quelques écrous de la statue de Patrick Bruel, tout de même… »
Mais Séchan ne reproche pas tant aux chanteurs leur bêtise « car la plupart de ceux sur qui j’ai écrit sont intelligents », mais leur fatuité, leur vanité. « Je suis un amoureux fou de Brassens, de Ferré, de Brel, de Leclerc, et ces gens étaient d’une modestie inouïe ! C’est pourquoi je ne peux qu’être cruel envers ces petits chanteurs aux déclarations d’un narcissisme et d’un nombrilisme hallucinants. »
Culture et politique
En France, les accointances politiques des artistes se font, lors d’élections, notablement plus déterminantes du vote de la population qu’au Québec. « Je n’ai rien, en soi. contre le public de Bruel, Goldman ou les autres ; par contre, leur fanatisme me fait peur.
« Quand le petit Patrick invite les téléspectateurs de l’émission 7/7 à tout faire pour empêcher les candidats de Le Pen du Front national de gagner aux prochaines législatives, c’est très bien, car tout le monde, à part 10% de Français, est contre Le Pen. Mais si Patrick nous disait (heureusement, en raison de ses origines, ça a peu de chance d’arriver) que Le Pen a raison et qu’il faut mettre tous les Arabes dehors, est-ce que son public le suivrait ? J’ai peur que oui. »
Thierry Séchan balance allègrement gifles et soufflets… sauf dans le chapitre consacré à Renaud. qu’il se contente de « réprimander » en raison de ses opinions politiques manquant de crédibilité. Pourquoi n’y a-t-il pas mis la même férocité ?
Hésitation. L’auteur reconnaît qu’il n’a pas réussi à être aussi méchant envers son frère qu’avec ses autres victimes. « Mais si je n’avais rien écrit sur lui, on me l’aurait reproché ; je l’ai fait, et on me le reproche… »
Une plume à lui
Si Thierry Séchan n’était pas lié par le sang avec Renaud, aurait-il admiré autant le chanteur? « Absolument ! Ça aurait été très dur pour moi d’être le frère de Mireille Mathieu, tandis que celui de Renaud… c’est assez agréable. J’aurais acheté tous ses disques… sauf peut-être les deux derniers. »
Séchan a tâté de tous les grands et petits métiers de l’écriture. La chanson le passionne, mais la littérature constitue ses premières amours.
« Naturellement que je voudrais écrire autre chose, mais qu’on me laisse sortir de la chanson ! Ce livre, je l’ai écrit exprès pour qu’on remarque que j’ai une plume à moi, et que je ne suis pas simplement le frère de Renaud. Je suis aussi Thierry Séchan… »
… Doué pour le vitriol, le fiel, et autres substances corrosives !
Source : Le Soleil