N° 45, 5 mai1993
Renaud : Bille en tête
Ce que je n’aime pas, chez les araignées, c’est quand elle ont des poils qui dépassent du maillot.
Dans les années qui ont suivi le « joli mois de Mai », les communautés ont fleuri un peu partout en Europe, particulièrement en France. Moi-même, avec trois-quatre potes, en août 1968, j’ai fondé la communauté anarchiste Nestor-Makhno dans une vieille ferme abandonnée, sise au sommet du mont Lozère, sur cette terre sauvage où, quelques siècles plus tôt, mes ancêtres camisards résistèrent à l’oppression des enculés de papistes. Nous étions partis pour plusieurs années, l’expérience a duré au moins quatre jours. Un des potes en question nous avait convaincus que nous allions nous ressourcer « en faisant l’amour avec la nature ». Deux jours avant le départ, il nous annonce qu’il emmène sa gonzesse. Pour les soirs où la nature aurait la migraine… On a commencé à s’engueuler. Nous, on voulait pas de filles, ça fout la zone ! Pis surtout, nous on n’en avait pas… Bon, on est partis là-bas, on a squatté la baraque sur le toit de laquelle, dès le premier jour, on a hissé un immense drapeau noir confectionné dans un rideau gaulé dans une salle de projo de la Sorbonne où j’avais suivi des cours d’occupation et de guérilla urbaine trois mois plus tôt. Le lendemain matin, les gendarmes débarquaient. « C’est quoi, ce drapeau ? » me demande le brigadier après avoir contrôlé, fouillé, menacé et tout le bazar. Moi : « Heu… C’est un drap qu’on a lavé et qu’on a mis à sécher au soleil… » Comme il considérait qu’il devait être sec, il nous a un peu obligé à le virer, pis y nous a donné la journée pour débarrasser les lieux. De toute façon, il était temps qu’on se casse, on n’avait plus d’herbe, et moi je supportais pas les araignées qui occupaient la baraque avec nous.
La plupart des communautés hippies, anars ou autres qui ont vu le jour dans ces années-là, en Ardèche ou ailleurs, n’ont pas tenu beaucoup plus longtemps que nous. Pour des milliers de raisons, dont, peut-être aussi un peu, les filles et les araignées.
Une a tenu. Elle était bâtie sur un projet politique et économique. Et sur une double utopie : le droit à l’expression et à un mode de vie alternatif. Dans une région de montagnes qui se dépeuplait, quelques « soixante-huitards », délaissant les adeptes de la théorie sociale et politique vue de la terrasse du Café de Flore, se sont donc mis à travailler l’agriculture, l’élevage et le forestage. Vingt ans plus tard, comme dans un roman de Giono, la colline est fertile, les troupeaux prospèrent, les écoles du village rouvrent, la musique y résonne des nuits entières et une vraie radio libre y diffuse une parole des plus libertaires. Le lieu accueille toute l’année des centaines de jeunes de toute l’Europe, d’Afrique et de l’Amérique du Sud, mais aussi, occasionnellement, des personnalités comme Bruno Kreisky, Otelo de Carvalho (qui doit en grande partie sa libération au combat de ces « soixante-huitards »), la récente Prix Nobel de la Paix dont j’ai oublié le nom, Jean-Louis Bianco, Michel Cardoze, Bernard Langlois, Jacques Higelin, et, même, par le passé, Font et Val. Fondatrice du Forum civique européen, de la Fédération européenne des radios libres et du Comité européen pour la défense des réfugiés et immigrés, cette communauté a eu droit, de la part de M. Joxe, il y a deux ans, à la plus importante opération militaro-policière depuis la guerre d’Algérie, à savoir une descente de police à l’aube, avec l’appui de l’armée et de la DGSE, hélicoptères, chiens, casques lourds et mitraillettes, avec matraquage des adultes devant leurs enfants, saccage des locaux de leur radio, vol de documents, fichage, etc., pour un résultat digne de Waco : un fusil de chasse rouillé et un opposant kurde en situation irrégulière.
Cette communauté s’appelle Longo Maï, c’est du provençal, même si ça sonne comme du Birman (capitale Rangoon) et que ça fait penser à Moon… Cette communauté est peut-être bien une secte, comme l’écrivait Olivier Cyran ici même la semaine dernière, mais une secte contre laquelle notre social-démocratie déploie tant de forces ne mérite-t-elle pas un peu de notre respect ?
Pour m’être rendu quelquefois à Longo Maï, j’ajoute que l’ambiance n’y a pas l’air précisément porté sur la partouze… Mais, là, Olivier Cyran a peut-être en main des arguments que j’ignore et que seul Longo Maï est habilité à réfuter.
Enfin, que cette secte soit, selon certains, totalement infiltrée, manipulée par le KGB, qui pourrait ici les en blâmer ? À Charlie Hebdo, ils sont bien infiltrés par un pêcheur à la ligne…
Sources : Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo (et celles qu’on a oubliées) et le HLM des Fans de Renaud