DES MOTS PAR MILLIERS

l’Humanité

Mardi, 18 Septembre, 1990

Le Village du livre, avec son Espace Messidor et la librairie de l’Huma n’a pas désempli pendant trois jours. Une relation passionnelle entre les auteurs et leur public se noue ici. Et l’on n’a pas terminé d’en voir les effets

IL y avait l’espace Livres Huma et l’espace Messidor: des milliers de livres, des centaines d’auteurs, des éditeurs en pagaille (organisée!).

Il y avait, entre les deux espaces, un sas où les débats attiraient une foule concentrée, studieuse, avide d’en découdre avec la pensée, la critique.

Il y avait Jacques et Nadine venus dire à Salvaing ce qu’ils pensaient de ses différents bouquins, de son évolution d’écrivain.

Il y avait Claudine, enseignante d’enfants handicapés mentaux remerciant Albert Jacquard pour l’aide que ses ouvrages sur l’intelligence lui apporte. «Q.I.», compétences ou pas, Samiah et François, eux, expliquaient au savant humaniste combien il était bon d’entendre un autre discours que celui en cour.

Il y avait Jacquart rayonnant «des regards de remerciements qu’on trouve ici comme nulle part ailleurs».

Il y avait Patrick, Breton des HLM franciliens, qui se précipitait vers Jean-Marie Ploneis et sa «Toponymie celtique», histoire de se ressourcer dans une culture qu’on lui a peu ou prou volée, Jean-Marie qui buvait du petit lait à constater que les Français déracinés veulent apprendre à lire le paysage et son éditrice (des éditions du Felin) qui se frottait les mains.

Dans les espaces livres, des têtes d’intellos ou de lopros se retrouvent sur un pied d’égalité dès lors qu’ils s’emparent des mots et des idées. Un mur d’injustices culturelles qui s’effondre…

Il y avait la «compétition» lancée par Jean Edern Hallier, sûr de rafler la palme du plus grand nombre d’ouvrages signés, et la brochette voisine de Besson, Fajardie et Pef qui n’en avaient pas moins le poignet au bord de l’entorse à force de dédicaces.

Il y avait Patricia et Denis cochant la liste des ouvrages qu’ils avaient prévus depuis des mois d’acheter à la Fête et nulle part ailleurs.

Il y avait Catherine, qui ne met jamais les pieds dans une librairie et qui là s’en mettait plein les yeux.

Il y avait Françoise et Rachid avec les chroniques littéraires de «l’Huma» de Claude Prévost parce qu’ils veulent «des livres de qualité, pas forcément des best-sellers».

Dans les espaces livres, les hommes et les femmes se moquent des modes, de ce qu’il «faut avoir lu», n’aimant que la vraie rencontre avec de nouveaux territoires romanesques ou la découverte d’univers méconnus, expliquant ce nouvel engouement pour les ouvrages scientifiques.

Il y avait, samedi soir autour de François Hilsum, directeur de Messidor, et entre autres auteurs, Amado, sa compagne Zelia Gattaï, Edern Hallier, Besson, Garaudy etc. écrivains non communistes, ayant souvent fait carrière chez d’autres éditeurs et publiant aujourd’hui chez Messidor. Entre cent cinquante et deux cents auteurs qui ont découvert ici leur public qui, chaque année, se fidélise un peu plus.

Il y avait Jean et Suzanne, se rendant systématiquement là où se trouvaient les ouvrages des rédacteurs du journal, venus voir «les visages de l’Huma».

Il y avait Odette et Louis, en pays de connaissance avec les auteurs de la revue «Europe» et intrigués par la renaissance des «Lettres Françaises».

Il y avait Adeline, six ans, qui prenait son premier bain de livres, zozotant «ça me fait très plaisir», un
point c’est tout.

Il y avait Renaud, venu voir son frère Thierry Séchan, l’écrivain. Georges Marchais signait «Démocratie». Le chanteur s’est approché, presque timide: «Je ne veux pas vous déranger…» Bref dialogue, mais le courant passe…

Il y avait ceux qui auraient aimé acheter plus que l’an dernier et qui ont dû se contenter de moins: la rentrée a été plus dure que jamais.

Malgré cela, 15% supplémentaires du chiffre d’affaires par rapport à l’an dernier était réalisé dès le samedi soir, la fréquentation sur les deux jours, exceptionnelle.

Entre la foule de la Fête de l’Huma et l’écrit, s’est nouée au fil des ans une relation passionnelle, sans esbrouffe mais forte comme les amours qui vieillissent bien. Cette année plus qu’hier et bien moins que demain…

Sylvie Steinebach

Source : l’Humanité