Dès que le vent soufflera…

Le Soir

Journaliste au pôle Culture
Par Thierry Coljon

Magazine des arts et du divertissement (MAD)

Mercredi 23 novembre 1994
(Publié le 5/04/2016 à 15:57)

PARIS

Le papa de Lola sent siffler à ses oreilles la balle du temps qui passe. Baissez-vous !

La Closerie des Lilas, sur le boulevard Montparnasse, est la brasserie préférée de Renaud. Il habite dans le coin et c’est là qu’il tient ses quartiers, qu’il voit ses potes, qu’il discute de son nouvel album habillé d’une jolie boîte en fer-blanc « de jadis ». En prenant son temps. Quand on vient de Bruxelles pour lui tailler une bavette, ça vaut bien la peine d’avoir l’amabilité de ne pas regarder sa montre. Les journées promo ont beau être chargées quand on ne veut pas privilégier la presse parisienne, cela mérite bien « quatre-vingt-dix » minutes consacrées à parler de tout, en toute franchise, en éludant aucune question. Renaud, en interview, comme dans la vie, l’a toujours jouée honnête, quitte à regretter plus tard d’avoir ouvert sa gueule à tort et à travers. Avec l’âge d’ailleurs, vient le temps des nuances et de la sagesse.

Comment es-tu sorti de «Germinal»? Es-tu toujours convaincu que tu n’es pas fait pour être acteur alors que dans l’ensemble, les critiques ont plutôt salué ta prestation?

Je crois qu’il y a eu beaucoup d’indulgence parce que j’étais débutant. Je ne m’en suis pas trop mal tiré surtout que j’aurais pu être tellement pire. Mais je n’y ai pas pris goût, plus que jamais je dis que ce n’est pas mon métier. Le manque de réaction, le fait que je n’ai pas reçu depuis d’autres propositions, me prouve bien que dans le métier, je ne suis pas le bon cheval alors que durant tout le tournage Berry me disait: Après ça, tu feras bien attention de ne pas choisir n’importe quel rôle parce que tu vas voir, tu vas crouler sur les demandes, ça va tomber… Les scénarios, j’en ai reçu qu’un pour un télé-film. On m’a dit aussi qu’il fallait que les gens oublient que j’ai été Etienne Lantier parce qu’on ne me verrait que dans des rôles comme ça.

Parlons-donc de cet album. Enregistré en trois semaines à la maison durant la Coupe du monde. Ça ne fait pas très sérieux, ça…

Ce n’est pas que pour voir les matches de football que j’ai choisi de le faire chez moi. Disons que ça a été la cerise sur le gâteau. Il faut arrêter de faire croire au public que l’enregistrement d’un disque, c’est comme la Nasa ou une opération chirurgicale dont va dépendre la vie des gens. C’est quand même un plaisir et quelque chose qui se fait maintenant où, on veut, grâce à un matériel de plus en plus compact. Comme dans un hôtel pour Eicher ou les Négresses Vertes.

J’avais en fait décidé de l’enregistrer en mai mais le temps que tout se mette en place, que je trouve les musiciens, qu’on fasse les répétitions, que je termine quelques chansons, on s’est retrouvé à commencer l’album le premier jour de la Coupe du monde. J’ai raté quelques matches quand même. Mais quand la Belgique jouait, je faisais l’aller-retour entre le salon-télé et le bureau-chanson.

Dans la plage titulaire, tu parles d’ailleurs de Marseille et du PSG, dans «Mon amoureux», tu cites Lens et l’OM. Mais pas Tapie, tiens…

J’ai toujours aimé l’OM et jamais Tapie et j’ai toujours fait la distinction tout en reconnaissant que Tapie a été dans une large part dans le succès de l’OM. Et pas seulement grâce à son pognon. Mais il m’a aussi quasiment dégoûté du football professionnel durant l’affaire OM-Valencienne. Mon amour du beau sport a heureusement repris le dessus.

Tu chantes «à la Belle de Mai» avec l’accent marseillais. Après le chtimi du Nord, c’est au tour de ceux du Sud à qui tu veux faire plaisir?

C’est vrai que ça peut paraître opportuniste mais c’est une parfaite coïncidence. Moi, j’ai toujours été intéressé par les langues, par toutes les composantes et traditions de la culture française, des peuples et du patrimoine. Comme j’ai été émerveillé par l’aventure nordique, de la même façon j’aime le Sud. Je vis quatre mois par an, durant les vacances scolaires, dans le sud de la France, à 70 kilomètres de Marseille. J’ai souvent l’occasion d’aller, pour des raisons sportives ou touristiques, dans cette ville qui me fascine. Je rencontre beaucoup de gens qui parlent cette langue riche, colorée, joyeuse et pleine d’images succulentes. Ça fait longtemps aussi que ça me travaillait d’essayer de me lancer dans cette espèce d’exercice de style, à parler cette langue qui n’est pas la mienne.

On décèle à plusieurs endroits dans ce disque une certaine angoisse pour l’avenir, la peur des cheveux blancs malgré la méthode Coué qui te fait répéter que c’est pas grave, la nostalgie du temps passé. Comme si tu ne supportais pas l’idée de vieillir…

L’angoisse est là depuis toujours. La nostalgie de l’enfance, c’est masochiste, je me repais de ça mais ça me fait plus de mal que de bien. Certains trouvent la sérénité là-dedans. Ce charme me fait souffrir car il n’est plus là.

Un nouveau venu dans la famille, c’est Julien Clerc, à qui ton frère Thierry avait d’ailleurs déjà refilé le texte de «Fille du feu», et qui a donc signé ici trois compositions…

Eux jouent au poker ensemble mais pas moi car je me fais chaque fois plumer comme un pigeon. On se connaît depuis longtemps, on s’aime bien, mais sans se voir suffisamment pour se considérer mutuellement comme des amis. C’est un très rare bon copain du métier, quoi. Depuis quelques années, ma femme, qui aime bien mes musiques, désespère de me voir de moins en moins les faire moi-même et me reproche un peu la facilité que j’ai à prendre les premières venues que me soumettent mes musiciens ou des copains. Tant qu’à pas les faire toi-même, pourquoi tu ne les demandes pas à des pointures qui sont en plus tes copains dont le talent est reconnu depuis longtemps? Alors un jour, comme ça, j’en parle à Julien: C’est ma femme qui m’envoie, elle veut que je franchisse le pas, que je te demande si tu n’as pas dans un tiroir une vieille musique dont tu ne sais pas quoi faire… Je m’attendais à une réponse évasive et ça a été un enthousiasme immédiat. Je lui ai donc filé des textes.

Une chanson très sentimentale finalement comme «Willy Brouillard» qui est flic, tu n’aurais jamais pu l’écrire il y a quinze ans, celle-là. Il faut du recul, de l’expérience, une certaine sagesse pour fuir les clichés et les slogans qui furent un peu les tiens?

Ceux qui se sont arrêtés à mes chansons d’il y a quinze ans risquent d’être un peu déroutés. Il chante les flics après avoir chanté tout ce temps les voyous, vont pas comprendre. Un copain avocat m’a parlé de ses démêlés avec un certain Willy Brouillard qui était un vrai voyou et pas un flic. Ce petit délinquant, je trouvais qu’il avait un nom de bandes dessinées, c’était Gérard Lambert. Ça me paraissait trop évident donc j’en ai fait un flic mais il existe Willy Brouillard, je ne sais ce qu’il est devenu, rangé des voitures, en taule ou mort. Ça me paraissait amusant de prendre le contrepied et de parler de la vie d’un flic de banlieue, de s’intéresser à l’individu. On peut toujours lui trouver des excuses. Quand je dis «les flics sont tous des enfoirés», je généralise. Mais il y en a peut-être en civil à mes concerts. Je préférerais tout de même que Pasqua ne dise pas qu’il aime la chanson car, de naturel soupe au lait, cela me déstabiliserait totalement.

Par contre, dans «La Médaille», tu restes caricatural en disant que les maréchaux sont tous des assassins…

Là oui, c’est sans nuances. Autant la fonction du flic peut être utile, en empêchant les enfants de se faire écraser dans la rue, les petites vieilles de se faire piquer leur sac à main et faire régner un semblant d’harmonie entre les hommes dans cette société dite civilisée, autant les militaires sont inutiles en tant de paix et assassins en tant de guerre. Leur fonction est de tuer. Fussent-ils dans le bon camp. Ce n’est pas aussi simple. Même s’il s’agit de défendre la démocratie contre les barbares, en portant une arme à feu on se conduit trop souvent comme ceux d’en face. En plus, dans la chanson, je m’attaque aux gradés et pas aux simples troufions auxquels on ne demande pas leur avis. Les généraux meurent rarement à la guerre et plus souvent dans leur lit.

Tu t’entends bien avec Bruel aussi…

J’ai des rapports très confus avec Bruel. J’aime l’individu, j’aimais bien son premier album, j’ai été dérouté et énervé par son succès phénoménal, c’est logique, les médias l’ont été aussi, ils le lui ont même fait payer et encore maintenant. Moi, je suis assez attristé par ce qui lui arrive aujourd’hui parce que j’ai connu ça aussi. Mais j’aime bien le bonhomme même si je lui trouve quelques défauts. C’est un type chaleureux, humain, généreux… Et lui a admis que je ne suis pas le gardien de mon frère qui a écrit des trucs durs sur lui.

Il y a quatre ans dans «Tonton», tu annonçais déjà la disgrâce dont est aujourd’hui victime François Mitterrand avec, entre autres, les révélations sur sa jeunesse…

Il y a des années, je me souviens de «L’Idiot international» où, Jean-Edern Hallier vitupérait sur Mitterrand, sur sa vie privée, ses amours clandestines et ses relations avec René Bousquet. Je l’ai toujours su. Ça me gênait un peu mais peut-on me reprocher d’aimer trop les gens? On peut mais tant pis. Je pêche par excès de générosité et les autres par volonté de juger, de condamner.

Tu dis aussi qu’il y a pire que d’avoir des cheveux blancs, c’est voter socialiste. Tu le feras pourtant l’an prochain pour Jacques Delors que tu trouves trop consensuel…

Oui, quel enthousiasme aujourd’hui pour un môme de vingt ans que d’être obligé de voter Delors pour ne pas voir élire les autres. Je vais le faire mais c’est désespérant. Les socialistes, c’est catastrophique. Je n’ai plus l’impression de voter pour un homme de gauche et un homme que j’aime, ce qui avait été le cas pour Mitterrand en 81 et 88. Cette espèce de social-démocrate chrétien, centriste, mou, gardez-le à Bruxelles.

Le spectacle lamentable offert en public par Chirac et Balladur, ça te fait plaisir, non?

Ça fait beaucoup sourire, tout comme les affaires à droite sont jouissives. En même temps, ce qui est triste et scandaleux, c’est que ça occulte les vrais problèmes, il n’y a plus de débat.

Tu devais écrire des chansons pour Emmanuelle Béart…

C’est vrai que la pauvre, elle attend toujours mais je crois que, fatiguée d’attendre, elle a demandé entre-temps à Maxime Le Forestier qui lui a écrit une très belle chanson, il me l’a fait écouter. Car non seulement, j’ai travaillé avec Julien Clerc mais aussi avec Maxime sur une chanson qui n’a pas été retenue pour cet album.

Ta muse préférée reste ta fille Lolita qui a 14 ans maintenant. Dans «Mon amoureux», tu angoisses déjà à l’idée qu’elle ramène à la maison un petit gars qui te déplaise…

Au point que j’ai écrit une chanson d’une mauvaise foi absolue. C’est totalement totalitaire. Cela dit je ne suis pas pressé de la voir amoureuse et tout ça car ce sera à coup sûr synonyme de souffrances pour elle. L’adolescence est plutôt une époque de chagrins d’amour successifs. Dans ces cas-là, les parents ne peuvent rien faire.

Elle est souvent à travers mes chansons. Elle est depuis toujours ma muse. Elle est un peu le fil conducteur de ma carrière. Je l’ai chantée avant qu’elle naisse dans «Pierrot», quand elle était en devenir dans «En cloque», à sa naissance dans «Morgane de toi» et «Mistral gagnant». à 6 ans quand elle a voulu nous quitter après une engueulade, dans «Il pleut»… Des fois, j’abuse un peu d’ailleurs, je parle pour elle, ce qui est un abus de pouvoir. Elle me dit des trucs qu’elle n’a pas nécessairement envie d’entendre à la radio. Faire chanteuse, ça ne l’intéresse pas, ceci dit. Elle a toujours eu un peu peur de l’amour des gens pour moi. Elle sait que je râle souvent contre ce métier. Et en même temps, quand elle me voit sur scène, elle sait que je fais le plus beau métier du monde.

Si j’étais sculpteur – anecdote au passage, je le suis -, je ne ferais que son buste, si j’étais peintre, je la peindrais cent fois.

Tu parles toujours d’un roman, tu sculptes, ça sent déjà un peu la pré-retraite, non?

Non mais je commence à me dire que je ne vais pas faire ça jusqu’à l’âge de Léo Ferré, faudra bien que ça s’arrête un jour. De toute façon, j’envisage d’espacer mes disques. Déjà maintenant, je me produis infiniment moins sur scène que je ne voudrais ou ne pourrais.

Gainsbourg a regretté jusqu’à la fin de sa vie d’avoir arrêté la peinture. Moi je me dis: plutôt que de regretter, autant en faire. La sculpture, ça fait deux ans que j’en fais, c’est en fait du modelage de terre cuite dont je fais un bronze, j’envisage une expo dès que j’aurai assez de matériel. J’ai d’ailleurs déjà une pièce exposée impasse Florimont, une plaque commémorative avec un bas-relief de Brassens sur la façade de la maison où, il a longtemps vécu. La peinture, j’ai essayé aussi, mais je crois que j’ai plus de disposition pour le modelage. Je suis encore des cours toutes les semaines…

L’album de Renaud, « À la belle de mai » (Virgin) sort ce week-end.

  

Sources : Le Soir et le HLM des Fans de Renaud