Dr Rufo et Mister Renaud échangent sur la corrida

La Provence

LUNDI 24 MARS 2008

Par S. Ariès et J-M. Marcoul
aries@laprovence-presse.fr

Face-à-face Le chanteur, parrain de l’alliance anti-corrida, et le pédopsychiatre répondent à nos questions. 

Positions Renaud : « La corrida réveille chez l’homme les plus bas instincts de violence. » Rufo : « C’est une fraternité. »

Comment mettre en scè­ne un débat sur la corrida entre les pro et les anti, sans qu’il ne tourne à la cacophonie stérile et/ou au pugilat sémantique ? Les récentes tentatives, télévisuelles notamment, ont échoué. Nous avons pris le parti de ne pas faire s’affronter des acteurs de terrain trop impliqués. Et avons sollicité Renaud, parrain médiatique de l’alliance anti-corrida, et le pédopsychiatre Marcel Rufo pour qu’ils s’expriment sur les sujets qui font débat en ce moment dans le milieu taurin. Faute de n’avoir pu participer à une rencontre durant la feria pour cause d’agendas trop chargé, Renaud et Rufo ont accepté de se livrer à une interview croisée via internet. Nous publions ici leurs réponses.

Quel regard portez-vous sur la corrida en général ? Qu’est-ce qui vous choque, vous interpelle et/ou vous fascine ?

Renaud. Il y a une vingtaine d’années, lorsqu’on me demandait pourquoi je n’aimais pas la corrida et qu’on rajoutait immanquablement « mais y es-tu déjà allé », je répondais « non, par­ ce que j’ai peur d’aimer ça ! » La corrida réveille chez l’homme (et parfois chez le meilleur d’entre eux), les plus bas instincts de violence, de mort, son goût du sang versé, son désir de retour à la barbarie la plus primitive, son voyeurisme face à la souffrance, sa fascination pour les jeux du cirque. Nulle considération esthétique ou culturelle ne me fera assumer cet « instinct de mort » inhérent à l’être humain, instinct que les hommes civilisés – comme j’essaie de l’être – répriment, étouffent.

Marcel Rufo. Tout le monde connaît la corrida, même ceux et celles qui n’y sont jamais allés. Pour les femmes, le toréador, le costume, les vivats, les clameurs et le courage associent sans doute le thème de la petite mort à la sexualité.

Pour les hommes, ceux de la culture taurine, l’arène est un aboutissement ; pour les autres, une fraternité d’émotions et de sensations fortes.

Comment classeriez-vous les toreros, comme des sportifs de haut niveau ? Des artistes ?

Marcel Rufo. Ce sont des hommes, avec leurs peurs, qui peuvent prétendre à être des artistes grâce à leur courage de haut niveau.

Renaud. Plutôt comme des gladiateurs, sauf que le combat est loin d’être à armes égales. Mais s’il l’était, je ne m’en réjouirais pas pour autant.

Je n’ai pas non plus envie de voir le torero encorné une fois sur deux. Oserai-je d’ailleurs suggérer que ce désir anime peut-être inconsciemment bon nombre de spectateurs ? Lorsque le taureau affronte le matador et ses passes que je trouve, je l’avoue, fascinantes, il vient de subir vingt minutes de tortures insupportables de la part des picadors et autres banderilleros. Il n’est plus qu’une masse de souffrance et de peur. Applaudir à ce spectacle fait, à mes yeux, de l’humain un barbare.

Et je n’évoque même pas les tortures infligées avant le combat pendant l’afeitado…

Que peut-on attendre du groupe de travail mis en place à l’initiative de l’Elysée pour plancher, entre autres, sur l’interdiction d’accès aux arènes des mineurs ?

Renaud. Qu’ils planchent ! Ils vont probablement accéder à cette première demande des anti-corrida afin de lâcher un peu de lest et de satisfaire l’opinion publique majoritairement opposée à la corrida mais ce sera, je le crains, pour mieux entériner l’existence de celle-ci.

Le lobby des pro-corridas est tellement puissant, notamment chez les élus, car les corridas sont souvent associées à des ferias, vastes pochetronneries générales qui enrichissent l’hôtellerie et les limonadiers des régions concernées…

Marcel Rufo. J’espère que la Commission n’interdira pas l’accès aux arènes mais qu’elle renverra sur la responsabilité des familles et leurs connaissances d’une éventuelle vulnérabilité de l’enfant ou de l’adolescent le fait de devoir les protéger de ce spectacle très fort.

Si jamais on interdit les arènes aux mineurs, il ne faudra pas oublier d’interdire la boxe, le rugby, la vision des supporters énervés du monde du football et la grand-mère qui crie souvent sur le grand-père affaibli.

Ce qui fait débat à ce niveau-là, c’est la violence et son impact sur les enfants. Peut-on parler de traumatisme ?

Marcel Rufo. Il n’y a pas de traumatisme quand il y a une règle du jeu. La corrida est extrêmement programmée et comme les sports de combat par exemple, elle transforme la violence en maîtrise.

Renaud. Je ne me sens pas qualifié pour en juger, ni pour parler « des enfants » comme d’une entité unique. Chaque enfant est différent, là où l’un sera fasciné et conquis un autre sera traumatisé et dégoûté par le « spectacle ». Mais plutôt que de tenter de réveiller la fascination de la mort et de la souffrance présente chez l’enfant tout autant que chez l’adulte, je préférerai qu’un « ministère du respect du vivant » les amène dans les manades voir courir les taureaux en liberté.

Que pensez-vous de l’action du ministère de l’Éducation qui a alerté les rectorats, dont celui d’Aix-Marseille, pour que les opérations me­nées dans les établissements autour de la corrida soient, selon le texte, « exemptes de tout prosélytisme » ?

Renaud. Le plus grand bien, puisque c’est suite à l’action de l’alliance anticorrida dont je m’honore d’être un des parrains auprès du ministère que le chef de cabinet a réagi. Timidement certes…. car je vois mal comment ces « opérations », par leur existence même, pourraient ne pas tomber dans le prosélytisme…

Marcel Rufo. L’Éducation Nationale est dans son rôle d’information, d’ouverture, sans prendre partie. Elle doit apporter au débat la laïcité et l’échange des idées, même les plus contradictoires.

Un Observatoire vient d’être créé et une campagne de communication, lancée sur l’identité et la culture taurine. Pensez-vous que l’on puisse parler oui ou non « d’identité » ?

Marcel Rufo. Je crois qu’on peut parler d’identification : un grand-père accompagne pour la première fois son petit-fils de 10-11 ans à la corrida parce que maintenant il est grand. Ce­la va marquer sa vie et à son tour, lorsqu’il sera grand père…

Renaud. Je n’aime pas ce mot « identité » qui permet de justifier tout et n’importe quoi au nom d’une coutume, d’une tradition, d’une culture, d’une religion, appelez ça comme vous voulez, l’excision, l’infibulation, la polygamie et, pourquoi pas, la charia, la lapidation des femmes adultères, font partie aussi de l’identité, de la culture de la tradition dans nombre de pays, elles n’en restent pas moins barbares ou, tout au moins, contraires à notre conception des droits de l’homme au pays des lumières.

Et de « culture » ?

Renaud. Peu m’importe. Un état de droit ne peut accepter qu’une loi comme l’alinéa 7 (qui autorise la corrida comme une « exception territoriale ») soit en contradiction avec sa propre Constitution. C’est donc non seulement contre l’immoralité de cette loi mais aussi par­ ce qu’elle est illégale que je me bats (…).

Marcel Rufo. La culture, c’est avoir un passé pour avoir un avenir au sens de Fernand Braudel. L’histoire de la tauromachie fonde le passé mais permet aussi l’intégration identitaire des peuples des villes taurines.

  

Source : La Provence