
N° 3990, 1er juillet 2026 (du 4 au 10 juillet 2026)
Musique
ÊTRE FAN 2/5 — En vacances à L’Isle-sur-la-Sorgue, Pierre Tarde fréquente le bar préféré de son idole sans oser espérer une rencontre. Treize ans plus tard, il est l’une des personnes les plus proches du chanteur, travaille avec lui et l’accompagne, toujours.

Photo Cyril Zannettacci pour Télérama
Quand Pierre Tarde rencontre son idole, Renaud souffre d’une immense solitude. Au fil du temps, le fan est devenu son ami, son assistant, son homme de compagnie.
Il est trop modeste pour le dire, mais Pierre Tarde vit le rêve de tout fan. Ce brun aux yeux noisette de 45 ans a toujours été amateur du chanteur de Mistral gagnant. Rien de bien original, sauf que lui vient de passer trois jours au Zénith de Paris à organiser la célébration des 50 ans de carrière de Renaud. Et sort de l’appartement parisien de la star, à quelques pas de là, où il a sa propre chambre. Pierre est aujourd’hui un de ses deux assistants, ses hommes à tout faire. Attablé à la Closerie des Lilas, restaurant du 6ᵉ arrondissement de Paris, où Renaud a longtemps eu son rond de serviette, lui-même ne sait plus trop comment se qualifier. Didier Varrod, directeur de la musique de Radio France, n’hésite pas à l’élever au rang d’« ange gardien ».
Les débuts de l’histoire sont moins romanesques : des parents « fans de chansons françaises, Brassens, Ferrat… », une cassette de Marchand de cailloux (1991). « Cinq cents connards sur la ligne de départ, qu’on écoutait en boucle avec mon frère, est mon premier souvenir d’enfance. » Il peine à expliquer sa passion, comme si elle était une évidence : « Je suis un homme de gauche, ses chansons politiques me parlent. Et puis sa voix, son phrasé, les mélodies. J’aime ce qu’il dégage. » Lors de la tournée du grand retour de 2002, à la suite de Boucan d’enfer, qui rompait huit ans de silence, lui et ses copains l’ont vu « six ou sept fois. On y allait en bande, à une quinzaine ».
Il voit bien que tout n’est pas rose chez le chanteur notoirement alcoolique. Réuni avec ses copains dans le bar de son village de Neuilly-le-Réal, près de Moulins (Allier), il aperçoit son idole à la télévision, à l’occasion des Victoires de la musique de 2001. « Il n’y avait pas les réseaux sociaux, on ne voyait pas de photos de lui tous les deux jours. Il est apparu avec un tout autre visage que celui de trois ou quatre ans auparavant. J’en avais les larmes aux yeux. »
Il n’a pas cherché à provoquer la rencontre, assure-t-il. Ses beaux-parents d’alors lui proposent en avril 2013 de passer des vacances à L’Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse), où habite Renaud. Pierre hésite — « Je vais vouloir le rencontrer, ça va me parasiter mes vacances » —, puis cède. Ce qui ne l’empêche pas de se rendre en famille au Bouchon du quai, restaurant où le chanteur a ses habitudes. À la fin du repas, c’est le coup du destin : son idole débarque. Pierre lui dit deux mots, se fait prendre en photo avec son fils Nolan, dont c’est l’anniversaire, et la vedette. Il le croise encore quelques jours plus tard dans un bar, où il sympathise avec le propriétaire. II tisse aussi des liens avec Thierry Geoffroy, guitariste et proche de Renaud. Le fan revient en juin, puis en septembre. De rencontre en rencontre, la star finit par lui proposer de venir profiter de sa piscine. « J’ai été me baigner, puis on a fait une soirée chez lui. Il me dit en partant : « Tu reviens quand tu veux avec tes mômes, si tu veux passer des week-ends à la maison ». »
La période n’est pas faste pour le chanteur. Il n’a plus écrit une ligne depuis l’album Rouge Sang, en 2006, et est « très seul, confie Pierre. Il buvait, mais ça allait encore ». Cette solitude, Renaud la supporte tellement mal qu’il paie un assistant pour l’accompagner au quotidien. Quand ce dernier a besoin de vacances, Pierre prend le relais. « Je restais avec lui quatre-cinq jours. Et puis, de fil en aiguille, j’y suis allé de plus en plus souvent. À partir du 1er janvier 2015, j’ai commencé à travailler pour lui. » Facteur à Moulins, il s’arrange d’abord avec La Poste pour être auprès du chanteur une semaine sur quatre. Mais rapidement l’assistant décide de partir, et voilà Pierre promu seul vigile. « J’ai dit à Renaud : « Je veux bien m’occuper de toi, mais j’ai des enfants, une famille et un métier. Je peux être à tes côtés une semaine sur deux. » » Une solution est trouvée : une « garde partagée », avec son ami « Bloodi », un ancien plombier qui vit alors à Lyon. Avec un passage de relais le dimanche soir, le chanteur détestant être seul.
Les deux copains font tout, « puisque Renaud ne fait rien ». Cuisinier, chauffeur, secrétaire particulier, faire la lessive, voir le comptable… À l’époque figurait sur son contrat de travail le rôle de « répétiteur de tournée », rigole Pierre. Le chanteur est du genre routinier : « Grosso modo, son activité, c’est d’aller au bar, au restaurant, de discuter avec les gens. » Et puis, miracle, Renaud se remet à écrire cette année-là. Les tâches des deux compères s’élargissent. L’artiste n’ayant pas de manageur, il faut trouver un studio d’enregistrement, gérer les relations avec le label, répondre aux demandes des journalistes, l’accompagner en tournée. Le facteur se retrouve à distribuer le courrier une semaine, et à faire le tour des Zénith la suivante. « Ça me faisait un équilibre, et j’aime le rapport direct aux gens », reconnaît-il.
Hélas, il faut aussi prendre à bras-le-corps l’alcoolisme de l’artiste, qui s’aggrave. « Il a plongé dans la boisson quand il a décidé de refaire un album, sans doute à cause du stress ou de l’angoisse. » Les journées sont longues, alors : « Quand il commence à boire dès le matin, c’est plus drôle du tout. On tourne en rond et, à 19 heures, c’est fini. » Alarmé par un mal de ventre tenace, Bloodi convainc Renaud de faire une batterie d’examens. « Il n’avait plus de potassium, son cœur allait lâcher. On est rentré dans une clinique, on l’a quasiment forcé. On a dormi sur un matelas à côté de lui, pour pas qu’il soit seul. »
S’ensuivit une dizaine de cures, dont une dernière de trois mois —« c’est extrêmement long »— en Suisse. Depuis 2021, Renaud n’a pas bu une goutte d’alcool. En 2024, il a épousé Christine Marot, alias Cerise. « Avant, on était toujours sur la brèche. Il est plus apaisé aujourd’hui, elle nous a enlevé un poids psychologique », se réjouit Pierre. Mais le couple n’a pas voulu changer le « système ». « La vie de Renaud est fragile. Personne ne veut bousculer une équipe qui marche. » Tout juste se fait-il plus discret le soir et le week-end. Pierre s’est séparé de la mère de ses enfants. « On a payé un peu cette vie-là. »
Peut-on encore être fan quand on vit à mi-temps avec son idole et qu’on a vécu le meilleur comme le pire ? « Au fil des années, il y a moins les petites étoiles dans les yeux, admet Pierre. Mais même quand il ne se passe pas grand-chose, c’est magique. L’idée de boire une bière à côté de Renaud, de pouvoir lui parler… Je ne sais pas comment l’expliquer… »
