Charlie Hebdo
N° 190, 7 février 1996
Pourvu que ma fille arrive vierge au divorce…
Ça y est ! Il est arrivé ! Le coup de téléphone qui tue ! L’appel que j’appréhendais depuis quinze ans ! Il est arrivé hier, 1er février 1996 !
DRRRIINNNGG !
« Tiens ? Qui cela peut-il bien être ? » me demandai-je un petit peu. J’étais seul à la maison, c’était donc à moi de décrocher, mon chien Toto veut pas apprendre. J’ignorais alors en faisant ce geste si banal, si quotidien, que ma vie allait en être bouleversée à jamais.
« Allô ? » dis-je presque machinalement puisque c’est comme ça qu’on dit. « Allô ? Est-c’ que j’peux parler à Lolita, siouplaît ? » me demande à l’autre bout du fil une voix masculine. Une voix masculine, adolescente, et qui dit pas bonjour ! J’encaisse. Pas de panique, me dis-je, c’est probablement une erreur. C’est une jeune fille qui mue ou bien le type appelle une autre Lolita, s’est trompé de numéro et est tombé chez la mienne. « Heu… Elle n’est pas là, elle est au lycée… – Ah bon… J’m’excuse mais à quelle heure elle s’ra là ? » Oui oui, vous avez bien lu : « J’m’excuse. » Au lieu de : «Je vous prie de bien vouloir accepter mes excuses. » Je ne relève pas et, mieux, accepte même de répondre à la question totalement indiscrète. « Heu… Elle sera là dès qu’elle sera rentrée. Mais c’est de la part de qui, au juste ? » Un moment d’hésitation puis la voix imbécile continue : « Heu… J’suis Grégory, un ami à elle, j’étais en cinquième avec elle au collège…» Je laisse passer ce mensonge gros comme une maison – ma fille n’a pas d’ami, que des amiEs – et décide que la conversation a assez duré. Ce jeune insolent, probablement drogué, ne me paraît pas animé d’intentions très catholiques protestantes, il est temps de le remettre à sa place qui n’est sûrement pas dans les rangs des prétendants de ma fille, rangs que j’ai moi-même constitués. « Si vous voulez me laisser votre numéro et elle vous rappellera ce soir… » mens-je alors effrontément à mon tour. Le junkie me bredouille alors un numéro de téléphone probablement faux (ou volé), et raccroche après un « Au revoir, monsieur » d’une banalité affligeante. Et « Mes hommages à madame votre épouse », c’est pour les chiens ?
« Chérie ! j’ai dit le soir à ma femme que j’appelle chérie, je te signale que cet après-midi y a un mec qui a appelé ma fille ! Je vais être obligé de prendre des mesures… Peut-être couper notre téléphone… Porter plainte pour harcèlement sexuel… Aller chez Mireille Dumas pour dénoncer la dégénérescence morale de cette génération… » Ma femme, laxiste en diable, m’a prié de ne pas oublier néanmoins de faire la commission à notre Lolita et de ne pas la chambrer s’il te plaît !
Quand ma môme est rentrée du bahut, j’ai donc fait comme si de rien n’était puis, vers l’heure du dîner, j’ai sorti de ma poche le Post-it où j’avais griffonné le numéro de téléphone du satyre et j’ai dit, sur le ton le plus anodin du monde : « Ah, au fait, Lolita ! T’as un copain de ton ancienne école qui t’a appelée. Un certain… heu… Grégory ! Très sympa… »
Elle a pris le papier, l’a regardé comme on regarde une merde de chien et l’a déchiré en mille morceaux. « Qu’est-c’ qu’y m’veut çui-là ? J’peux pas l’saquer ce p’tit con ! Sûrement que j’vais l’rappeler, tiens ! »
Ouf ! Fausse alerte ! Je suis encore peinard quelques mois… C’est déjà pas celui-là qui va me voler ma fille… Vous voilà prévenus, les mecs, si vous voulez parler à Lolita, vous écrivez à son père, je transmettrai ou non.
Sûrement que je transmettrai, tiens !
Sources : Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo (et celles qu’on a oubliées) et le HLM des Fans de Renaud