N° 47, 19 mai 1993
Renaud : Bille en tête
Free Jazz et Picasso – Je fais de la peinture comme je fais de la musique : d’oreille
« Le free jazz, c’est du Picasso qui réveille les voisins ! » disait un pochtron dans l’avant-dernier Brèves de comptoir. La sentence est cruelle, surtout pour le grand peintre dont l’œuvre me touche beaucoup, là et là, étant un peu peintre moi-même. Un peu seulement… Ça m’a pris il y a deux ans quand je suis allé voir l’expo Van Gogh à Amsterdam. En revenant j’ai réalisé que Gainsbarre avait vraiment raison, que la peinture c’était l’Art majeur. J’ai acheté tout le matos et je m’y suis mis. J’ai dit à ma femme : « Je vais être Van Gogh ! Sois courageuse, ça va être très dur, mais j’y arriverai ! » Conscient néanmoins que la tâche serait ardue, je me suis fixé des échéances : deux semaines. Après, je passe à la sculpture, pensai-je. Pour ma première toile, j’ai attaqué par un autoportrait. J’ai commencé par me dessiner, déjà ça j’ai eu du mal, mais comme je cherchais pas vraiment l’hyperréalisme, je m’suis dit ça chie pas. Je me suis fait de beaucoup plus beau qu’en vrai pass’qu’en vrai je suis quand même pas terrible. Après, j’ai mis les couleurs. J’avais choisi la peinture à l’huile, c’est ce qui m’avait semblé le plus dur, donc le plus beau. Ce fut effectivement très dur…
Quand la toile a été finite, j’ai reculé de deux pas, j’ai regardé, et j’ai vomi.
Après, j’ai fait quelques paysages. J’ai mis mon chevalet sur mon dos et je suis parti à pied, en plein midi, arpenter les petites ruelles du petit village où je prenais un repos annuel bien mérité. Le village était dans une île, l’île en Grèce et la Grèce au soleil. Ça m’a fait des paysages un peu tout blancs avec du bleu au-dessus, genre pub pour Habitat, c’était aussi assez moche. Après j’ai encore essayé de peindre ma fille, mais comme elle avait vu mes premières toiles elle a menacé de me quitter si je faisais ça. J’ai posé mon chevalet dans un coin et je me suis intéressé à la danse classique.
Je voulais être Van Gogh ou rien, pas d’bol, j’ai été rien.
Ça m’a repris récemment. Je vous raconte comment : c’est Claude Berri, grand fana d’art contemporain, qui m’a initié. Je suis allé chez lui. Ses murs étaient couverts de toiles immenses, genre toutes blanches ou toutes bleues. Ou toutes grabouillées. On n’avait pas le droit de fumer. À cause des toiles toutes blanches, pour pas qu’elles deviennent toutes jaunes. Au début, j’ai rigolé, surtout quand j’ai su les prix. Après, bizarrement, pis comme Berri il en parle bien, ça a commencé à me plaire. Mais à me plaire vraiment ! Alors il m’a fait voir sa galerie où il expose d’autres œuvres dans ce genre-là. De l’art conceptuel, de l’art pauvre, de l’art minimal. Ça m’a rendu fou. En huit jours j’ai vu douze expos, lu quatorze bouquins, rencontré vingt artistes, et j’ai envisagé de vendre ma collec de Tintin pour m’acheter machins de ces gens-là. Mais, même en mettant au bout, j’aurais pas eu de quoi me payer le moindre crobard… Alors j’ai ressorti mon chevalet du placard, j’ai racheté des toiles, de la peinture, et je m’y suis remis. Allez ! pensai-je, aux chiottes, le figuratif ! Je me lance dans l’abstrait ! J’ai peint pendant trois jours et trois nuits, des rayures, des grabouillis, des taches, des giclées. « Ça représente quoi ? » m’a demandé ma gonzesse. Je lui ai dit que l’art n’avait pas forcément à « représenter ». « Oui. mais y faut quand même que ça soit beau ! » a-t-elle ajouté. J’ai dit que pas forcément non plus, que la beauté en art était une notion totalement subjective, le plus souvent basée sur des diktats de petits-bourgeois, et toc ! Elle m’a dit qu’elle trouvait ça quand même subjectivement très moche. Quant à ma fille, quand elle a vu mes nouveaux tableaux, elle m’a quitté.
Je me demande si je vais pas me mettre au free jazz…
Erratum : La semaine dernière, une faute de frappe, indépendante de ma volonté, a traduit par « le silence tue surtout les Kurdes… » là où j’avais écrit : « tue aussi… ». Claviste, gaffe à ta gueule !
Sources : Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo (et celles qu’on a oubliées) et le HLM des Fans de Renaud