Charlie Hebdo
N° 208, 12 juin 1996
Philip Morris a remplacé Jean-Paul Sartre…
Je vais peut-être arrêter de fumer. Même si le lobby des anti-tabac me gonfle, même si je dois en baver pendant les trois-quatre premiers jours et les dix ou quinze ans qui suivent. Juste pour énerver les marchands de clopes qui commencent à me les brouter sérieux. La campagne insensée qui fleurit actuellement en pleine page dans les quotidiens est franchement à gerber. Vous avez vu, non ? Ça se résume à : « Vous pouvez continuer à fumer, ça ne nuit pas à votre entourage, en tout cas, c’est pas dangereux pour la santé du fumeur passif, les médecins vous mentent et ceci cela. » Ma femme et moi on se consomme allègrement nos trois paquets de clopes par jour (à nous deux…) quand c’est pas quatre, un bon tiers de ces soixante à quatre-vingts clous de cercueils quotidiens étant allumés et fumés depuis bientôt seize ans en présence de notre Lolita. Même si M. Philip Morris, à coups de pages de pub à quinze briques l’unité1, arrive à me prouver que cette involontaire inhalation ne fut pas dangereuse pour les bronches passives de ma progéniture (ce qui reste à prouver), la puanteur de l’air pollué de tabac ainsi respiré par une enfant justifierait au moins que ce dealer de drogue, ce marchand de mort, ce sac à foutre d’industriel de la nicotine et du goudron ferme sa grande gueule. Au lieu de ça il nous écrit : « Beaucoup de gens sont persuadés que le fait d’être soumis à la fumée du tabac présente dans l’air est nocif (…) Nous disons que non. » Mais non, tête de nœud, t’as raison ! C’est un vrai régal ! Pour le nez, pour les yeux, pour les poumons, pour l’odeur sur les fringues, dans les cheveux, pour le joli jaune que tu remarques sur ton mur blanc quand tu décroches le tableau accroché là depuis trois mois ! Plus loin, Philip Ducon écrit : « Nous admettons que l’acte de fumer est un facteur à haut risque pour certaines maladies humaines et certaines personnes trouvent la présence de fumée de tabac dans l’air ambiant déplaisante et désagréable. »
Arrêtons-nous une seconde sur l’enculatoire formulation : déjà, au lieu d’un « Il est évident », les soixante mille Français qui cassent leur pipe chaque année à cause du tabac n’arrivent à soutirer à M. Philip Morris qu’un timide « Nous admettons »… On dirait que ça lui arrache vraiment la gueule de reconnaître que le tabac tue gravement. « L’acte de fumer » aussi est intéressant : c’est pas les Marlboro, les Benson, les Rothmans, les Philip Morris du couillon du même nom qui sont dangereuses, c’est l’acte de fumer. Sous-entendu, le danger, c’est nous, le vrai coupable aussi. (Il est vrai que, pour la came aussi, celle pas en vente libre, la police et la justice s’acharnent plus facilement sur les consommateurs que sur les gros dealers. Les marchands de tabac espèrent probablement se dédouaner de leur trafic en criminalisant le fumeur.) La suite est encore plus faux-cul : « Facteur de risque pour certaines maladies… » Avec « facteur » déjà il minimise, avec « risque » il évoque une probabilité, pas une certitude, avec « certaines maladies » il noie le poisson dans la vague pour ne surtout pas prononcer les mots « cancer » ou « infarctus ». Mais le meilleur de la prose de Philip Mes-couilles, c’est quand-même : « Certaines personnes trouvent la fumée du tabac dans l’air ambiant désagréable » ! Il doit y avoir sur terre au moins trois milliards d’individus (sur cinq) qui ne fument pas et qui, à mon avis, trouvent désagréable de vivre dans une pièce, une bagnole, un lieu public enfumé, pour Philip Tête-pleine-d’eau, ça fait juste « certaines personnes ». On croit rêver, non ?
Le principe de ces pages de pub qui arrivent comme une contre-attaque dans la semaine qui suit la « Journée sans tabac », c’est : « Nous on est pour le tabac, et surtout pour tout le monde : fumeurs et non-fumeurs ! »
Les publicitaires nous démontrant à coups d’informations scientifiques hasardeuses que l’exposition à la fumée de tabac dans l’air ambiant ne représente pas statistiquement un risque plus élevé pour la santé que la consommation fréquente de poivre ou d’un biscuit par jour, consommation dont il est prouvé qu’elle est responsable de mortalité ou de maladies cardio-vasculaires. Et alors ? Tu crois qu’ils nous conseilleraient de diminuer aussi le poivre et les biscuits ? Penses-tu ! Les publicitaires de chez Philip Crétin auraient à promotionner le sang contaminé, la shooteuse usagée et la sexualité pas protégée, ils achèteraient des pages de pub pour dire : « Puisque le sida fait moins de victimes que le cancer, arrêtons la capote ! »
Perso ça m’emmerde déjà assez d’être esclave du tabac, si en plus je dois subir l’hypocrisie, l’arrogance, les mensonges et le cynisme d’un enculé de dealer multimilliardaire, j’arrête de fumer. C’est vrai, quoi ! Le mec qui te fourgue un gramme d’héro au coin de ta ZUP a au moins la délicatesse de pas te dire que c’est bon pour la santé !
1 À l’époque lointaine où Libé était un journal de gauche la rédaction n’aurait peut-être pas vendu ses pages à des enfoirés pareils. La semaine dernière, Libé puait l’eau de toilette Carrera en couverture, cette semaine il pue le tabac froid à l’intérieur. Tout ça pue surtout le pognon…
Sources : Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo (et celles qu’on a oubliées) et le HLM des Fans de Renaud