
Par Simon Caenen
Publié le Lundi 30 Mars 2026, 07:25
Gauvain Sers transforme la naissance de son fils en chansons pour son quatrième album. Comme Renaud en 1983 avec «Morgane de toi», la paternité a été une inspiration et illustre la complicité qui les traverse.

Renaud n’a pas seulement lancé Gauvain Sers il y a dix ans, lorsqu’ il l’avait choisi pour assurer la première partie de son « Phénix tour », séduit par le titre Pourvu. Une décennie plus tard, le Titi parisien et le Creusois monté à Paris (c’est le titre d’une chanson de son dernier album) sont autant liés amicalement qu’artistiquement. « C’est le premier à qui j’ai apporté mon nouvel album, glisse Gauvain Sers, que nous avons interviewé à l’occasion de la sortie de Boulevard de l’enfance. Quand on bouffe ensemble et que je lui joue un morceau, son avis est important. On a toujours les mêmes chansons préférées : on a la même sensibilité. »
«Les problèmes arrivent en grandissant»
L’enfance, justement, est au cœur de l’œuvre de ces deux paroliers. Retour dans un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Trois ans après la naissance de sa fille Lola, Renaud sort en 1983 Morgane de toi, l’un de ses albums les plus marquants. On rit de bon cœur et on prend la mer avec le tube Dès que le vent soufflera, hérité de sa chaotique expérience de la navigation. On verse des larmes et on rit avec Morgane de toi et En Cloque. La première est une déclaration d’amour d’un père pour sa fille autant qu’une mise en garde pour tous les petits mecs qui voudraient lui causer du souci. La seconde est un récit drôle et touchant de la grossesse, l’une des chansons dont Renaud est le plus fier.
Si la paternité a été une source d’inspiration puissante pour l’artiste dans cet album, elle n’a pas été un tournant dans son parcours artistique. Renaud avait déjà consacré un titre touchant consacré à cette thématique, Chanson pour Pierrot, dans l’album Ma Gonzesse (1979). On y trouve déjà les ingrédients de ce qui fait la magie de ses chansons : une sensibilité exacerbée, un sens aigu du détail qui en dit long et un mélange d’humour et de tendresse.
Devenu papa en 2025, Gauvain Sers a lui aussi trouvé l’inspiration dans cet épisode marquant d’une vie. Son album explore cette thématique avec une authenticité et une sensibilité qui rappellent celles de son mentor. Dans Un peu de nous deux, il imagine la future personnalité de son fils, s’amusant des points communs éventuels avec sa mère ou son père, avec une autodérision que n’aurait pas reniée Renaud. Dans le titre Boulevard de l’enfance, en duo avec Francis Cabrel, il sort de la dimension intimiste pour faire la lumière sur tous jeunes, aux quatre coins du monde, qui souffrent dans l’ombre. Encore une fois, la filiation avec Renaud est évidente, lui qui avait écrit Mort les enfants et Manhattan-Kaboul, sur des compositions respectives de Franck Langolff et Jean‑Pierre Bucolo.
Est-ce parce qu’ils ont tous les deux la nostalgie d’une enfance heureuse que Renaud et Gauvain Sers lui ont dédié une partie importante de leur œuvre ? « Mon paradis perdu, c’est mon enfance. À jamais envolée, si loin déjà », chante Renaud en 2002 dans Mon Paradis perdu. « C’est une nostalgie depuis toujours, raconte Gauvain Sers à « La Voix du Nord ». Quand je regarde en arrière, je pense qu’elle était heureuse. J’ai grandi avec trois frères à la campagne, dans un village de trente habitants. Il y avait beaucoup de liberté, de chasses aux trésors, de cabanes dans les bois, de parties de foot. L’enfance, tu n’as pas d’horaire : tu pars à vélo le matin et tu rentres à la tombée de la nuit. Les problèmes arrivent en grandissant.»
«Renaud ne me l’a pas ordonné mais conseillé très vivement…»
Cette insouciance, fil rouge de leurs œuvres respectives, Gauvain Sers la raconte dans son dernier album avec Les Avions de papier. « La vie nous catapulte dans le monde des adultes, avec ses turbulences. C’est une vraie blessure de ne plus atterrir, sur le tarmac de l’enfance », chante le trentenaire, qui confie que ce titre a particulièrement touché Renaud. Comment pouvait-il en être autrement ? Cette nostalgie de l’enfance, Renaud a su la conter comme personne, deux ans après Morgane de toi, dans Mistral Gagnant, chanson élue préférée des Français dans un sondage de 2015.
Dès le début, Renaud a poussé Gauvain Sers à explorer ce thème. Retour en 2016, quand ils partagent la même tournée. Le natif de Limoges raconte cette anecdote au sujet du titre Mon Fils est parti au Djihad, l’histoire vraie d’un gamin, « le ballon rond au bout des pieds », qui tombe dans le fanatisme religieux. « Quand j’ai fait les premières parties de Renaud, nous explique Gauvain Sers, Il m’a dit que je devais chanter cette chanson. Moi je trouvais que c’était une chanson dure à entendre, j’avais moi-même rencontré la maman de cet adolescent. Renaud ne me l’a pas ordonné mais me l’a conseillé très vivement. Je l’ai chantée et j’ai senti qu’il se passait un truc dans la salle : il avait visé juste. »
Source : La Voix du Nord