Charlie Hebdo
N° 191, 14 février 1996
Lundi matin, putain je suis archi à la bourre, j’ai pas écrit une ligne, et pas la moindre idée. J’appelle Philippe Val au journal, à cette heure il y est, il y est pas. On me passe Luz : « Allô, salut, t’as pas une idée de chronique pour moi ?
— Heu… La légalisation de la torture en Israël ! »
Ouais… J’y avais pensé mais j’imagine que Charb, Siné ou Val vont évoquer ça dans leurs colonnes… Je lui demande s’il a pas autre chose sous le coude.
« La pollution à Paris ! Un mort par jour à cause des émanations d’oxyde de carbone ! La torture peut s’accrocher ! Trois cent cinquante morts par an, ça c’est du sérieux ! »
Oui mais bon… je veux pas nécessairement tenir compte du nombre de morts… Si je dois écrire juste pour dénoncer la dégueulasserie qui fait le plus de victimes innocentes j’écris sur la vieillesse. Mais ça fait déjà quelques semaines que je parle de moi… Allez, je vais me faire la torture.
« C’est quoi, exactement, les termes de la nouvelle loi ? je demande à Luz, autorisation des pressions physiques modérées ou quelque chose comme ça, hein ?
— C’est ça… Modérées ça veut dire que le torturé doit rester en vie, sinon après c’est nul, il avoue plus rien.
— L’ancienne loi autorisait déjà les « pressions physiques » mais « excluant les brutalités pouvant porter atteinte à la dignité humaine ». La nouvelle loi a juste supprimé cette nuance. Avant ils avaient droit aux ongles modérément arrachés mais pas au manche à balai modérément dans le cul, maintenant ils ont le droit à tout, c’est ça?
— Le manche à balai maintenant ils peuvent même modérément l’enflammer, me précise Luz.
— C’est vrai que l’ancienne loi elle tenait pas la route ! Une mandale dans la tronche quand t’as les mains menottées dans le dos c’est déjà une sérieuse atteinte à la dignité humaine, non ? Ben si t’arrives à faire parler un terroriste palestinien juste avec ça t’es costaud ! Surtout si le mec est pas terroriste et qu’il a rien à avouer ! J’ai reçu cette semaine la lettre d’un lecteur qui vient de se cogner deux ans de cabane au Maroc. Il me dit que Midnight Express à côté des geôles d’Hassan II, c’est le camping de Valras. Trente-huit détenus par cellule de vingt-huit mètres carrés, torture régulière, une douzaine de morts chaque mois rien que dans la prison de Casablanca, rien à manger, pas de douches, pas de soins médicaux, tu vois le genre… Ben au Maroc la torture est pas légale, les atteintes à la dignité humaine pas autorisées par le code pénal ! En autorisant la torture le gouvernement israélien fait preuve de transparence, « Nous sommes des démocrates, la preuve, nous légiférons même sur l’inavouable ! Faute avouée à moitié pardonnée, non? »
— Je me demande si tu devrais pas plutôt écrire sur la pollution à Paris. »
Source : Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo (et celles qu’on a oubliées)