
Nicolas Mamdy | Chef d’édition Brabant wallon
Publié le 13-02-2026 à 06h00 | Mis à jour le 13-02-2026 à 10h12
En 2006, un concert de soutien à Ingrid Betancourt et Aung San Suu Kyi était organisé à Louvain-la-Neuve. Le début d’une série d’événements pour défendre les libertés.

Il y a tout juste 20 ans, le 13 février 2006, Renaud, Calogero, Hugues Aufrey, Julos Beaucarne… se produisaient à l’Aula Magna de Louvain-la-Neuve lors d’un concert de soutien, dans le cadre d’un événement solidaire baptisé « Les Voix de l’engagement ». L’idée était de soutenir Ingrid Betancourt, alors otage des FARC en Colombie, et Aung San Suu Kyi, qui avait gagné les élections en Birmanie mais qui avait été assignée à résidence par les militaires.
Le festival, c’étaient du théâtre, des expos, conférences, films, concerts, actions symboliques des écoles, etc. Après la question des otages (en 2006 et 2008), les thèmes suivants ont été au centre du festival : « Non aux enfants soldats » (2010), « Liberté d’expression, liberté de la presse » (2012) et « Murs, frontières et migrations » (2014).

Thierry Couvreur, dès 2006, vous vous êtes beaucoup impliqué dans l’organisation de ce festival. Quelle était l’idée de départ ?

©Armand Burguet
À l’époque, je travaillais au cabinet du bourgmestre d’Ottignies-LLN et trois conseillers communaux sont venus me trouver en novembre 2005, en me disant : « Que pourrait-on faire pour Ingrid Betancourt, qu’on a nommée citoyenne d’honneur en 2002 ? » Début 2006, c’était le quatrième anniversaire de son enlèvement, et elle a été nommée citoyenne d’honneur de la ville d’Ottignies, à l’initiative des comités Betancourt, qui se sont très vite constitués au niveau belge et international grâce à un Rosiérois, Armand Burguet. En parlant de l’emprisonnement d’Ingrid Betancourt et d’Aung San Suu Kiy, qui a aussi été faite citoyenne d’honneur de la ville, l’idée était de sensibiliser les citoyens à ces problématiques des otages en Colombie et des prisonniers politiques en Birmanie.
Et, plutôt qu’une simple conférence, vous avez décidé d’en faire une grande journée avec des concerts, des artistes de haut vol…
J’avais entendu dire que Renaud avait fait une chanson qui s’appelait Dans la jungle (NDLR : une chanson issue de son album Rouge Sang (2006), dédiée à Ingrid Betancourt). Il venait de l’enregistrer à Bruxelles et incitait tout le monde à faire des concerts de sensibilisation à la date anniversaire du 23 février, date de l’enlèvement de Betancourt. L’idée était alors d’avoir la participation de Renaud à notre organisation. Avec toute une série de gens, on a commencé à faire des réunions. Il y avait des bénévoles, des gens des services de la Ville, des citoyens, des associations, des kots étudiants, Amnesty, des profs de l’UCL… Puis on a commencé à prendre contact avec des artistes, et quelqu’un comme Julos a très vite répondu positivement.
De là à attirer Renaud, c’était un fameux défi ?
C’est via les « forums » sur lesquels il traînait assez souvent, puisqu’il n’y avait pas de réseaux sociaux encore vraiment très actifs à l’époque, que je suis entré en contact avec lui. Et il m’envoyait toujours sur les roses. Il disait qu’il ne pouvait pas être partout. Il m’engueulait presque, c’était assez marrant, mais c’était le style de Renaud. Et donc, j’avais un peu laissé tomber l’idée, et puis, un matin entre Noël et le Nouvel An, je reçois un coup de fil : « Salut, c’est Renaud, le chanteur. Écoute, finalement, je viens. Contacte Hugues Aufray, il viendra aussi. »
Avec Hugues Aufray, Renaud, Calogero, les artistes belges… votre organisation prenait une autre tournure ?
C’est devenu très gros, évidemment. Je vous épargne les détails de l’organisation, mais on a tout de suite mis les billets en vente, et on a vendu les 1 200 en moins de deux jours. On avait aussi prévu de la place pour 800 personnes dans le hall de l’Aula Magna équipé d’écrans géants. L’idée n’était pas de récolter des fonds, c’était vraiment d’avoir un concert porteur de sens et que les gens qui viennent pour les artistes découvrent la cause.
Et ce n’était pas que de la musique ?
On a mobilisé les écoles, Astrid, la sœur d’Ingrid Betancourt, est venue passer la journée ainsi qu’Aung Ko, qui représentait des Birmans exilés en France, il y a eu des débats… C’était vraiment un truc de fou. Le concert a duré pratiquement 4 heures. C’était exceptionnel pour les gens d’assister à un concert comme ça, à ce prix-là.
Vous avez aussi bénéficié d’un soutien très large.
La chance qu’on avait, c’est qu’Ottignies-Louvain-la-Neuve était la première commune de Wallonie qui avait un échevin des Droits humains.
Et tous ces artistes sont venus gratuitement ?
C’est incroyable, mais oui. On prenait en charge les déplacements et le logement. À cette époque, les artistes vendaient encore des disques et la scène n’était pas leur seul gagne-pain. On avait 12 000 ou 13 000 euros en caisse et on a décidé de donner 5 000 euros à la maman d’Ingrid Betancourt, qui avait lancé, déjà depuis les années 60 ou 70, une fondation en Colombie pour les enfants des rues. On a aussi donné un chèque de 5 000 euros à Aung Ko pour l’association des prisonniers politiques birmans.
Vous avez décidé de ne pas vous arrêter à ce 13 février 2006.
Oui, même si on était conscients que ce ne serait pas facile de rééditer une telle organisation, on a lancé une ASBL pour organiser un festival tous les deux ans. « Les Voix de l’engagement » sont devenues « Les Voies de la liberté » en 2008, 2010, 2012 et 2014.
Les otages étaient toujours le thème principal de votre organisation en 2008 ?
Pour 2008, on a eu un pianiste argentin, Miguel Angel Estrella, qui avait été emprisonné sous la dictature en Argentine. Il est décédé maintenant, mais en 2008, on est resté sur cette thématique des otages. Ingrid Betancourt avait été libérée et, avec Bernard Mangelinckx, on est allés la rencontrer lorsqu’elle a été reçue à l’hôtel de ville de Bruxelles. On lui a remis une lettre d’invitation pour qu’elle vienne à Louvain-la-Neuve, mais ça n’a jamais pu se faire. Aung San Suu Kyi, elle, venue à Louvain-la-Neuve en 2012, à l’initiative d’Action Birmanie. Son parcours est compliqué. Elle a été un peu remise en selle par les militaires. Elle a perdu une partie de son aura auprès des défenseurs des droits humains parce qu’elle a un peu couvert toute l’affaire de la minorité rohingya. Maintenant, on ne renie pas ce que nous avons fait. Cette femme a passé plus de 30 ans privée de liberté dans son propre pays.
Et pour les autres organisations ?
En 2010, on avait le combat contre les enfants soldats, et on a eu la chance d’avoir cette fois-là Cali et Jane Birkin comme têtes d’affiche. En 2012, c’était la liberté de la presse et la liberté d’expression. De nouveau, des concerts, des conférences avec des intervenants comme Stéphane Hessel, le rédacteur de la Déclaration des droits humains – il avait aussi sorti ce petit livre, Indignez-vous, qui a eu beaucoup de succès. Hervé Ghesquière, qui avait également été otage, est venu lui aussi. En 2014, c’était « murs, frontières et migration ». Pour les années intermédiaires, les années impaires, on avait aussi mis quelques projets en place : concerts, expositions, ciné-débats… On appelait cela les « semaines de la liberté ».

Pourquoi avoir tout arrêté ?
En 2019, on a décidé de liquider l’ASBL. On a cédé les fonds qui restaient à une autre ASBL qui s’occupe des journalistes exilés qui vivent en Belgique. Pour nous, ça devenait trop. D’abord, le public commençait à s’essouffler. Ensuite, les bénévoles se sont eux aussi essoufflés… Et enfin, le gros problème, par rapport aux artistes, c’est que la scène, c’est devenu super important et quasi leur gagne-pain. Les disques se vendent de moins en moins, et quand tu mobilises les artistes pour une soirée comme ça – ou quasi deux jours quand ils venaient de France –, cela devient compliqué. En plus, les organisateurs de concert ne voyaient pas nécessairement d’un bon œil qu’on les fasse venir pour des soirées gratuites.
Vous avez de belles anecdotes malgré tout ?
Oui, comme en 2006 : on approche la fin de la soirée quand Gilles Servat, chanteur breton, s’installe et rappelle au public qu’il n’y a pas qu’en Colombie que des gens sont emprisonnés. Il parle alors d’un gars qui pourrit en prison, un chanteur basque, Peio Serbiel, pour lequel différents artistes s’étaient mobilisés – Maxime Le Forestier, Renaud et I Muvrini, notamment. Il était emprisonné dans le cadre de la lutte contre l’ETA, pour avoir logé des militants autonomistes qui se sont avérés être des membres de cette organisation basque indépendantiste. Gilles Servat avait dit qu’il viendrait jouer un jour avec Peio, et c’est resté dans un coin de ma tête. Le jour où j’apprends que Peio est libéré, j’arrive à le contacter et, une fois que le contrôle judiciaire a été levé, il est venu à Louvain-la-Neuve pour son premier concert à l’étranger. C’était en 2012.
Il reste des traces de ces événements ?
Outre le souvenir, les photos et les vidéos… il y a un cornouiller à fleurs jaunes qu’on a planté en 2006 avec Aung Ko devant la ferme du Biéreau. Il y a également le mur en céramique de Françoise Schein, artiste, architecte et urbaniste belge. La fresque de plus de 30 m2 illustre les droits fondamentaux de l’Union européenne et se trouve à côté de l’antenne communale. Et puis, on peut dire qu’on a semé des petites graines, notamment auprès des enfants qui ont participé. J’espère quand même que ça les a fait un peu réfléchir.
Oui, parce que beaucoup se demandaient à quoi cela allait servir… À quoi ça sert de faire des concerts ?
Un très beau témoignage d’Yves Simon avait été lu par Jean-Marie Petiniot en 2006 : « Simone Signoret avait donc raison : nos dérisoires lâchés de ballons avec Reporters sans Frontières, place du Trocadéro, les portraits d’Ingrid ou de Florence déroulés devant l’hôtel de ville de Paris ou place de la République, nos voix diffusées sur des antennes de radio, quitte à être critiqués, à être moqués, ne sont inutiles en rien. Ils donnent en tout premier lieu du baume au cœur à la famille, aux amis des absents. De plus, ils forcent les gouvernements à agir plus et mieux, et parfois, par une radio providentielle, par une conversation des ravisseurs, les enfermés savent que l’on pense à eux, si loin, qu’ils existent dans nos pensées et sont présents dans les cœurs d’une Nation. » C’est donc super important, même si ça paraît insignifiant. D’ailleurs des otages comme Jean-Paul Kauffmann ou Florence Aubenas nous ont dit qu’ils savaient, même emprisonnés, que ça bougeait à l’extérieur, et ça, ça n’avait pas de prix pour eux…
Une émission d’une heure sur le sujet est programmée sur TV Com ce vendredi 13 février à 20 h.
