Impressionnant mais pas inoubliable

Le Droit

30 octobre 1993

CINÉMA

Francine Saint-Laurent
Collaboration spéciale

 

Les Français l’at­tendaient depuis longtemps. En deux semaines, ils étaient deux millions à s’en­gouffrer dans les salles de ciné­ma pour venir voir la dernière réalisation de Claude Berri, Germinal, une adaptation de l’oeuvre d’Émile Zola.

Et si le film est à grand dé­ploiement, il a aussi suscité de grandes réactions. Le film le plus coûteux de l’histoire du ci­néma français repose effective­ment sur un bien grand pari: le rôle principal y est joué par Re­naud, un chanteur extrême­ment populaire, mais qui n’a­vait jamais joué au grand écran.

Son interprétation du per­sonnage d’Etienne Lantier. le rôle principal du film, en a fait la cible inlassable des critiques français. Des critiques qui fu­rent quelquefois louangeuses, souvent peu flatteuses.

Mais est-ce que le film peut soulever les mêmes passions ici? Loin de la controverse, for­ce est d’admettre que Germinal est une oeuvre impressionnan­te, mais pas inoubliable.

Germinal est une leçon d’his­toire. Sous le Second Empire, Étienne Lantier, un jeune chômeur. découvre la misère et l’al­coolisme lorsqu’il devient mineur. Il essaie d’engager les tra­vailleurs dans le «combat socia­liste», mais le combat contre la direction des mines tournera mal.

Comme «jeune premier», Re­naud joue le rôle principal, celui d’Étienne Lantier. Dans l’en­semble, il tire assez bien son épingle du jeu. Il est vrai que comme comédien, il n’a pas l’aplomb des autres vedettes du film, que ce soit Gérard Depar­dieu, Miou-Miou, ou Jean Carmet… mais toute l’attention du public se porte tout de même sur lui.

En fait, le jeu de Renaud est inégal. À certains moments, no­tamment lorsqu’il invite les mineurs de Montsou à s’insurger contre les «méchants patrons bourgeois», il n’est pas du tout convainquant. Et le spectateur a de la difficulté à oublier le chan­teur sympathique qu’il est et, curieusement, cela joue pour lui: on a tendance à lui tirer notre chapeau pour sa témérité de s’être lancé dans une oeuvre cinématographique aussi ma­gistrale.

Car les détails historiques, dans Germinal, sont réellement remarquables, plus précisé­ment dans les scènes du bal du «Bon Joyeux» où les activités foraines sont délectables. De plus, la série de tableaux pictu­raux des rues cloaques du villa­ge, des champs de labour est d’une grande beauté.

Miou-Miou
Méconnaissable dans le rôle de la Maheude, elle est bouleversante.

L’adaptation de l’oeuvre de Zola par Berri et sa soeur Ariette Langmann n’est pas mauvai­se, même si les dialogues de­meurent un peu trop littéraires. Il est étonnant d’entendre des ouvriers analphabètes posséder une verve aussi impressionnan­te!

Même si la distribution du film est imposante, les vraies vedettes du film sont, finale­ment, les figurants. Claude Ber­ri a sélectionné parmi les chô­meurs, les étudiants et les mi­neurs du Nord de la France quelque 2800 personnes qui ont joué ces rôles secondaires. La démarche moribonde de cer­tains. les traits cadavériques d’autres inondent les images.

Quant aux autres têtes d’af­fiche, le bilan est aussi partagé: Gérard Depardieu n’est pas remarquable, mais Miou-Miou est bouleversante dans la peau de la Maheude. Sans aucun artifice et maquillage, Miou-Miou joue le rôle d’une femme de mineur au visage ravagé par la misère. Gonflée d’orgueil, la Maheude ne courbera pas aisément l’é­chine pour sauvegarder le peu de fierté des siens.

Claude Berri a voulu que Germinal soit en quelque sorte un film politique. Si les specta­teurs se sont effectivement lais­sés entraîner à la réflexion, à s’interroger sur la condition des ouvriers qui sévit encore de nos jours, ce film aura accompli sa mission. Mais il est ironique que, pour montrer la grandeur des travailleurs exploités et pauvres, il ait fallu recourir à de grands, très grands moyens pour ressusciter notre mémoire collective.


  

  

Source : Le Droit