J’ai la moirmé qui cheuflan

Charlie Hebdo

N° 44, 28 avril 1993

Renaud : Bille en tête

Tu vois, je n’ai pas oublié…

La mémoire, y’a pas à chier, ça se travaille. Tu te souviens d’un truc, t’es tout content, tu fais pas gaffe, trois semaines ou trois heures après, tu l’as oublié. C’est rarement définitif. Y m’semble… La table de 7, par exemple. Putain, j’la savais à mort ! Il a suffi de quelques années sans qu’on me demande combien font 7 fois 8 pour que j’oublie totalement que ça fait 54. Minimum. Pour le reste, c’est pareil. Chez moi, en tous cas… J’ai lu des bouquins merveilleux à seize ans, je pourrais plus vous dire de quoi y parlent. Ça me fait une belle jambe d’avoir lu, adolescent, tout Maupassant, le rosier de Madame Husson, aujourd’hui, je sais même plus de quelle couleur il était. Des fois j’ai honte d’avoir découvert Germinal seulement maintenant, mais dans un sens je préfère, parce que maintenant je m’en souviens. Je l’aurais lu il y a vingt ans, j’aurais probablement oublié et j’aurais dû me le recogner. L’Écume des jours, c’est l’histoire d’une nana qui a un nénuphar qui pousse dans ses poumons, non ? Ça fait léger, comme résumé… Ben, pourtant, môme, je l’avais lu deux fois. T’as des mecs, à la télé, au milieu d’un débat, ils te sortent un truc genre « Vous me faites penser à ce personnage de Buzzati qui, à la page 112 du Désert des Tartares, dit « Non, pas du tout… » ». Soit le mec, le roman il l’a lu hier, soit il a une mémoire d’acier qui lui permet de faire croire à une culture d’enfer ! Moi, ce bouquin, le seul passage que je me rappelle, c’est quand je suis passé à un autre, moins chiant. À la télé, je peux éventuellement placer qu’un mec me fait penser à Szut dans Coke en stock quand il dit « Attention ! », mais ça fait moins classe.

J’ai un con de pote qui a voulu me frimer la tête un jour, au resto, en me demandant de lui citer la capitale de l’Australie. L’imbécile s’attendait à ce que je lui réponde comme tout le monde « Sidney », moi j’ai flairé le piège, j’ai dit « Melbourne ». Eh ben ! c’était Canberra. Du coup, je lui ai demandé celle du Honduras, jamais il a trouvé Tegucigalpa. On a continué un quart d’heure à se piéger mutuellement, pis j’suis rentré chez moi. J’ai pris mon gros dico, j’ai relevé les noms de deux cents capitales d’autant d’États du monde, les ai notés sur des fiches et me les suis appris par cœur. La semaine suivante, j’ai niqué mon pote, je te raconte pas comment. Pendant plusieurs mois, plus personne ne pouvait parler de la plus obscure des républiques du fin fond de l’ex-empire des Soviets sans que je lui balance la capitale, pareil pour la plus inconnue des républiques bananières du trou du cul du monde. J’étais littéralement incollable.

Un jour, j’ai rangé mes fiches dans un tiroir. Vous me croirez si vous voulez : six mois plus tard, j’avais tout oublié, ou presque. La mémoire doit réagir un peu comme les muscles avec la gonflette : quand t’arrêtes les exercices tu perds tout… Je sais même pas aujourd’hui si je pourrais vous donner la capitale du Belize et du Tadjikistan. Quoique, si, quand même…

Je sais plus pourquoi je vous parle de ça… Ah ouais ! Je disais, la mémoire, ça se travaille. J’avais une formidable idée de chronique pour cette semaine. Une idée que je me gardais dans un coin pour le jour où je saurais pas quoi vous raconter. Je suis pas foutu de remettre la main dessus.

 

P.-S. : Dis donc, Siné, dans quelques jours on va fêter les vingt-cinq ans de Mai 68. Si on se faisait une petite java entre « anciens » pour arroser ça dignement ? À ce propos t’as lu le dernier Fajardie dont parlait Cavanna la semaine dernière : Chronique d’une liquidation politique ? Y faut. Ça va te foutre un peu la honte d’avoir été si longtemps mitterrandiste quand j’suis resté anar pur et dur, mais, bon, tu sais bien que je te pardonne tout…

  

Sources : Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo (et celles qu’on a oubliées) et le HLM des Fans de Renaud