
Par Alain Rémond
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Je ne voudrais pas avoir l’air de cafter ni de passer pour un délateur, mais j’estime de mon devoir de signaler aux plus hautes autorités du pays que, voilà je ne sais combien d’années, un certain Renaud chantait, en se marrant comme une baleine : «Je suis une bande de jeunes à moi tout seul. Je suis une bande de jeunes, je m’fends la gueule.» Oui, vous avez bien lu : Renaud se vantait non seulement d’appartenir à une bande, mais d’être une bande à lui tout seul! Et cela sans jamais être inquiété, ni par la police ni par la justice. Bon, je sais que les lois ne peuvent pas être rétroactives, mais j’espère bien que l’immarcescible Christian Estrosi, chargé par Nicolas Sarkozy de rédiger une loi contre les bandes, trouvera les mots qu’il faut pour stigmatiser, dans l’exposé des motifs, le déplorable exemple donné par le chanteur ex-énervant. La scandaleuse impunité dont il a bénéficié durant toutes ces années ne saurait perdurer. Renaud doit être, préventivement quoique rétroactivement, condamné, fût-ce par la bande.
J’aimerais aussi, tant qu’on y est, attirer l’attention de MM. Sarkozy et Estrosi sur des événements curieusement passés inaperçus, en dehors d’un périmètre circonscrit aux environs immédiats de Perros- Guirec, dans les Côtes-d’Armor. Pendant des mois et des mois, cette paisible bourgade, célèbre pour la roseur de son granit, a en effet été victime des agissements délictueux d’une bande s’attaquant systématiquement aux voitures garées sur les parkings. Nombre de conducteurs, voulant récupérer leur automobile, ont eu la désagréable surprise de découvrir qu’elle avait été visitée, vandalisée et, beaucoup plus grave, sabotée. A quoi s’attaquaient en priorité ces dangereux criminels? Au système ABS (c’est-à-dire à l’assistance au freinage), méthodiquement et complètement bousillé, ce qui mettait en péril la vie des conducteurs, sans oublier celle des passagers véhiculés. Pendant des mois et des mois, la gendarmerie, mettant sur l’affaire ses plus fins limiers, a enquêté, planqué, traqué. En vain, hélas! Finalement, début avril, grâce à l’installation d’une caméra infrarouge, la bande a pu être nuitamment identifiée. Et vous savez quoi? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille: la bande, en réalité, était une fouine. Oui, une fouine! Qui, comme Renaud, pouvait chanter: «Je suis une bande à moi toute seule…» On ne dira jamais assez combien la fouine est dangereuse, criminelle, et même, osons le mot, terroriste. J’attends donc avec confiance la prochaine loi que Nicolas Sarkozy, toujours prompt à réagir, ne manquera pas de faire voter, loi condamnant à trois ans d’emprisonnement le seul fait pour une fouine d’être une fouine, au motif que toute fouine est, par essence et consubstantiellement, susceptible de bousiller l’ABS d’automobilistes innocents. On l’appellera la loi antifouine. Et ce sera bien fait pour les fouines, qui n’ont qu’à aller fouiner ailleurs que dans nos ABS.
S’il n’y avait que des fouines! Or, mesdames et messieurs, je suis du regret de vous le dire: il n’y a pas que les fouines.
Un article paru dans le Monde du jeudi 23 avril nous informe de menaces autrement plus préoccupantes pour la sécurité des honnêtes citoyens que nous sommes tous (enfin, vous, je ne sais pas…). Citant une étude publiée le 20 avril dans le magazine de l’Ecological Society Of America, le Monde tire la sonnette d’alarme: figurez-vous que le ragondin, l’omble de fontaine et la bernache du Canada figurent, je cite, «au top 10 des espèces exotiques envahissantes les plus nuisibles d’Europe». Lesquelles, je recite, «perturbent le cours normal des écosystèmes, engendrant des coûts considérables, tant économiques qu’écologiques». Je connais assez peu, personnellement, le ragondin et l’omble de fontaine, même s’il m’est arrivé de constater de visu les considérables dégâts commis par M. et Mme Ragondin. En revanche, je connais assez bien l’oie Bernache du Canada qui, chaque hiver, vient s’installer, venue de Pétaouchnock, sur les paisibles rivages de la Bretagne du Sud. Chaque hiver, je me fais une joie de venir l’observer, faisant son petit manège, vaquant à ses petites affaires, jusqu’à son départ, généralement en février. Inconscient que j’étais!
Grâce au Monde, grâce à l’Ecological Society Of America, mes yeux se sont ouverts. Je sais maintenant que la bernache du Canada, qui ne se déplace qu’en bande, dans le ciel ou sur les eaux (ce qui aurait dû m’alerter), est en réalité une dangereuse délinquante, venue d’au-delà des frontières de l’Europe avec le seul but de foutre en l’air tout le système, sapant ainsi les fondements de la démocratie. Je me promets, à partir de dorénavant, de l’avoir à l’œil et de noter scrupuleusement, jour par jour, heure par heure, ses perfides agissements, afin d’en tenir informé qui de droit, au plus haut niveau de l’Etat.
Surtout, j’attends que M. Sarkozy, après avoir fait voter la loi antifouine, rédige vite fait bien fait une loi antibernache, faisant appel cette fois à la compétence et au professionnalisme de M. Eric Besson. Il ne vous a pas échappé, en effet, que le Monde, stigmatisant la bernache, la classait parmi les «10 espèces exotiques les plus envahissantes en Europe». Il ne s’agit plus là seulement d’ordre public ni de lutte contre la délinquance. Mais bel et bien de légitime défense contre l’envahissement de notre beau pays par des bernaches immigrées. Que M. Besson fasse son devoir!
Bien entendu, je n’oublie ni le ragondin ni l’omble de fontaine, qui, je l’espère, ne perdent rien pour attendre. Mais on me pardonnera mon égoïsme: il faut, de toute urgence, mettre fin aux activités clandestines de la bernache du Canada qui, chaque hiver, vient occuper illégalement un bout de ma mer à moi dans ma Bretagne à moi.
Sans papiers, comme de juste.
Source : Marianne