J’incite à s’insoumire !

Charlie Hebdo

N° 73, 17 novembre 1993

Ça faisait trop longtemps que mon fax restait silencieux. Ça commençait à m’paraître bizarre… Je regardais ma montre : vingt minutes ! Vingt minutes depuis la dernière pétition reçue, la quatorzième de la journée, et tout d’un coup plus rien. L’appareil est en panne ou la vie est belle partout pour tout le monde ? commençais-je à me demander… Quand il se remit à ronronner.

C’était un « Appel à soutenir les déserteurs et insoumis qui abandonnent les différentes forces armées qui se combattent sur le territoire de l’ex-Yougoslavie ». Considérant que ces « réfractaires » sont les ambassadeurs de la réconciliation et de la paix future, le Parlement européen venait d’adopter à l’unanimité une résolution pour demander aux États de la Communauté de reconnaître, aider et accueillir ces cen­taines de milliers d’hommes qui, refusant de participer aux atrocités, sont, au mieux, incompris et rejetés jusque par leur propre famille, ou, au pire, traqués comme traîtres par les cri­minels de guerre. OK, me dis-je, ça, je signe ! Ça allait faire mal ! Tremblez, bourreaux, Renaud est là, la barbarie s’en va !

Quelle tristesse… Existe-t-il encore quelqu’un pour croire que le nom d’un saltimbanque au bas d’une pétition peut inflé­chir d’un poil de cul la politique des États ou inverser le cours de l’histoire quand elle s’écrit dans le sang ? Apparemment, vu le nombre toujours croissant de sollicitations auxquelles je dois répondre, il semble que les personnes qui rédigent et font circuler ces pétitions ne se posent pas la question. Ou ont trouvé la réponse. Puissent-elles avoir raison…

De toute façon, on ne me laisse guère le choix. Si je signe pas, je laisse supposer que je suis pas d’accord ou, pire, que je me fous du sort de ces gens-là. Je vous avoue qu’effectivement j’aimerais bien parfois m’en foutre. De ceux-là et pis des autres. Mais j’ai beau essayer, ça vient pas…

Bon, je renvoyai le texte signé, en me demandant un petit peu pourquoi les parlementaires européens n’adoptaient pas aussi une résolution pour soutenir les déserteurs et insou­mis qui, même en temps de paix, refusent le décervelage, l’humiliation, la soumission qu’engendre l’armée, et qui rejettent les valeurs qu’elle développe : hiérarchie, sexisme, racisme, homophobie. Puis je me mis à dépouiller une partie du courrier en retard accumulé sur mon bureau, retard voulu par une simple logique mathématique : je réponds à cinq ou dix lettres par jour quand j’en reçois cinquante dans le même temps. Au milieu de toutes ces bouteilles à la mer, de tous ces SOS, propositions de galas de soutien à toutes les plus belles causes du monde, demande d’aide matérielle, morale, parrai­nage d’associations, lettres de taulards, de malades, d’exclus, de chômeurs et de victimes de toutes sortes d’injustices (y a le choix), je tombai sur la lettre de deux jeunes Basques, Alain Cazaux et Filipe Jauregiberri. Poursuivis par la justice fran­çaise pour insoumission au service militaire, ils vont pro­bablement se cogner un an ferme comme c’est la coutume. Ils me demandent, histoire de faire un peu de boucan autour de leur procès, s’ils peuvent plaider pour leur défense d’avoir suivi mes appels à l’insoumission lancés en 1992 à Biarritz lors d’un concert de solidarité avec les insoumis basques.

Pis que je profite de l’occasion pour demander publique­ment mon inculpation pour « incitation à l’insoumission ». Moi j’veux bien, mais ça va finir qu’au lieu d’être deux en cabane on sera trois.

Pis on va m’envoyer des oranges, pis on va m’écrire pour me soutenir dans l’épreuve.

La galère, c’est que, du coup, j’ai pas fini d’avoir du cour­rier en retard. La bonne nouvelle, c’est que ça va être votre tour de signer une pétition pour moi…

 

  

Source : Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo (et celles qu’on a oubliées)