N° 225, du 23 au 29 décembre 1981
Par Isaure de Saint Pierre
Dans son nouveau tour de chant, du 5 au 24 janvier à l’Olympia, il donnera une place de choix au frère jumeau qu’il s’est inventé : Gérard Lambert

Gérard Lambert est également le héros d’une bande dessinée dont le chanteur a écrit le scénario. Mais il y a longtemps que Renaud n’a plus rien de commun avec le faux dur, un peu « frimeur » qu’il était dans son adolescence. II est aujourd’hui un « loubard » bien sous tous rapports. II ne pose pas ses bottes sur la table pour se faire interviewer et ne répond pas en argot quand on lui parle de sa famille, de son métier et de lui-même.
Les mains dans les poches de son blouson d’aviateur très maigre dans son jean blanc qui le moule trop, Renaud cueille de la pointe de sa botte Mexicana une boite de conserve rouillée et l’envoie sur le sable de la plage d’Hyères. (…) À côté de Renaud, penchée sur la béquille, une moto parfaite pour la durée de son week-end sur la Côte.
Le jour, le blouson, le pied lancé dans la boite de conserve, tout cela prête à Renaud la même silhouette que celle de sa création, Gérard Lambert. Une silhouette qui s’étale sur les pages de l’album de bande dessinée dont Renaud vient d’être le scénariste : Les Aventures de Gérard Lambert. Évidemment, la moto de Renaud est plus belle et plus puissante que la Mobylette toujours en panne de son anti-héros.

Gérard Lambert se prend donc pour un dur, dans les banlieues que Renaud connut dans son enfance. Un dur un peu menteur, un peu minable. (…) Gérard Lambert sous le crayon du dessinateur Jacques Armand, lançant aujourd’hui avec Renaud son premier album. C’est donc bien, pour Gérard Lambert, que Renaud se trouve là, à déambuler, un peu boudeur, sur le sable gris de la plage de Hyères, devant un magnifique soleil couchant qu’il ne semble pas remarquer. Car Renaud, quand on le transplante loin de ses fumées parisiennes, il s’étiole.
Un jour qu’il roulait cahin-caha sur les routes de Normandie, au volant de sa vielle 2 CV, Jacques Armand a écouté avec plus d’attention que d’habitude les paroles de la chanson fétiche de Renaud :
« Voici l’histoire proprement dite,
Voici l’intrigue de ma chanson.
Gérard Lambert roule très vite,
le vent s’engouffre dans son blouson. »
Au rythme de la guitare de Renaud, les paroles s’organisent en dessins dans la tête de Jacques Armand, dessinateur de 24 ans, qui travaille alors pour La Dépêche, à Garonne. Puis ils se sont rencontrés, les dessins ont plu à Renaud et l’album est né.
Mais la carrière de Gérard Lambert ne s’est pas arrêtée là. Héros d’une chanson et d’une BD, il se trouve également en bonne place dans le dernier répertoire que Renaud présentera à l’Olympia, du 5 au 24 janvier prochain. Aujourd’hui, Renaud ne roule plus sur une Honda 250 mais dans une « Matador » blanche datant de 1975, une américaine, « un vrai paquebot ». De même, Gérard Lambert a rangé sa Mobylette pour une Simca 1000 cartonnée. C’est Le Retour de Gérard Lambert, l’aventure, la grande , la vraie obscure, bien sûr, que chante Renaud.
« Pas d’problème la banlieue peut s’endormir tranquille
Y s’passera pas grand chose
dans ses ruelles noires
Ce soir le fils maudit des
grandes cités-dortoirs
Est parti pour Paname dans
sa Simca 1000 »

Si Renaud est un peu maussade aujourd’hui, c’est que le grand air ne lui vaut rien. Il ne se sent bien qu’à Paris, et particulièrement au cœur de ce Marais où il habite avec sa femme, Dominique, et sa petite fille de quatorze moi, Lolita. Son grenier égaillé par une collection d’anges joufflus, en porcelaine, en bois peint et par une multitude de rasoirs anciens (il en a plus de quarante), demeure son domaine refuge. Alors, c’est « Au Rendez-vous des amis », rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, qu’il tient ses quartiers. Il a sa table réservée près d’une fenêtre avec angles en volière.
– Maintenant que j’ai fait enlever le flipper qui m’empêchait d’écouter chanter les oiseaux, j’y suis bien, m’explique-t-il en sirotant son éternel Ricard. Ici, c’est plein de souvenirs. C’est là que j’ai rencontré Dominique Lanvin, ma femme. Elle jouait La Revanche de Louis XI à « La Veuve Picard », le café-théâtre situé jadis en face de ce bistrot.
« Quand elle est entrée, avec ses cheveux blonds, ses yeux en amende et son sourire, je me suis dit : « Celle-là, je la veux. Je la drague, je la baise, je lui fais un enfant, je l’épouse, et je vieillis avec elle. » Et j’ai tout fait dans l’ordre ! Mais ce n’était pas gagné, car elle était déjà mariée. »
Quoi qu’il en soit, Renaud (…) a gagné la partie. Tant et si bien que, le 1er août 1981, il épousait dans la plus stricte intimité, à la mairie du 3e arrondissement, une Dominique enceinte de huit mois trois semaines.
– La veille du mariage, dit-il avec un petit rire d’excuse, j’avais enterré ma vie de garçon avec les copains et, sans être ivre-mort, j’étais bien abimé. Quant à Dominique, encombrée de son gros ventre, elle ne pouvait ni boire , ni fumer, ni danser. Alors, on a oublié de faire la fête. Mais ce que j’ai écrit pour elle dans la chanson Ma gonzesse est toujours vrai.
« Dans ses yeux, il y a tant de
soleil que quand elle me
regarde, je bronze.
Dans son sourire, y’a la mer
et quand elle me parle, je
plonge. »
Son père professeur d’allemand, était aussi auteur de romans policiers
Il a enlevé son blouson et retroussé machinalement les manches de son tee-shirt. Sur son bras gauche, côté cœur, un aigle, une rose au bec, avec le mot Dominique relié aux ailes du rapace, et une princesse du nom de Lolita. Sur le bras droit, un poulbot portant son propre nom : Renaud. « Toute la petite famille », dit-il, en suivant mon regard.
– Avoir un enfant avec une femme qu’on aime, avoue-t-il, c’est fabuleux, mais c’est aussi encombrant que de partir en vacances avec deux valises très lourdes.
Dernièrement, depuis trois ou quatre ans que la presse commence à parler de lui, les journalistes se sont toujours crus d’adopter dans leur articles le style « loubard », de verser dans les tendances de l’argot ou du « verlan ». Le verlan, la langue à l’envers, c’est celui des voyous, du milieu et des prisons.
Pourtant, Renaud s’exprime bien et même avec recherche. Il ne pose pas ses bottes mexicaines sur la table et tient la porte aux dames. Son père, Olivier Séchan, est un ancien professeur d’allemand et un traducteur de littérature. On a vue souvent ce vieil habitué du café des Deux Margots, à Saint-Germain-des-Prés, en compagnie de Jean-Paul Sartre et de Simonne de Beauvoir. Il fut sous le pseudonyme Laurence un auteur de romans policiers à succès. Des livres comme Vous qui n’avez jamais été tués, Voulez-vous mourir avec moi ? ou Vient de disparaître remportent même, après la guerre, un certain succès dans la collection Le Masque. Alors, le côté mauvais garçon de Renaud, serait-ce du vent, de la frime ?
– Je suis l’avant-dernier, ex-aequo, d’une famille de six enfants, explique-t-il. Et vivre du salaire d’un professeur, agrémenté du prix de quelques traductions et de quelques papiers, quand on a six enfants, ce n’est pas évident. J’ai vraiment vécu en HLM, porte d’Orléans. Tandis que mon jumeau, David, s’orientait vers le sport et devenait grand, beau et costaud. Tous ce que je ne suis pas. Je prenais le premier des bouquins et devenais ce que je suis : être parfois sans équilibre.
À 16 ans, j’ai commencé à sortir avec les copains du Bréa, un bistrot de la place (…), à faire des petits coups sur des motos volées. Et je me suis successivement fait virer du lycée Gabriel-Fauré, où mon père était prof, puis du lycée Montaigne et enfin de Claude Bernard. Gavroche à mort, anarchiste bidon – ce que j’appelle dans mes chansons être « anar tendances (…) » – j’ai fait de tous les petits boulots d’occasion. Puis j’ai « fait chômage » jusqu’en mai 68 où j’ai commencé à chanter mes poèmes avec les copains, dans les banquets.
Il a écrit la plupart de ses chansons sur une table de bistrot
C’est donc « Au Rendez-vous des amis » que Renaud a rencontré Dominique. C’est là aussi, sur un coin de table usée, qu’il a écrit la plupart de ses chansons.
– Si j’ai un gros cafard, si Mimi, ma femme, m’a engueulé ou si le déclic s’est produit comme ça, au hasard d’une rencontre, d’un regard, je griffonne un poème. Quand j’ai écrit Manu, cette histoire d’un loubard qui a des chagrins d’amour, je pensais à moi, bien sûr.
(…) en regardant le gros tatouage qui orne son bras gauche et ressort (…), perdu dans son rêve :
« T’as croisé cette nana
Qu’était faite pour personne
T’as dit elle est pour moi
Ou alors y’a maldonne
T’as été un peu vite
Pour t’tatouer son prénom
A l’endroit où palpite
Ton grand coeur de grand con »
Pour se donner une courte-pause, il se resserre pudiquement un Ricard et s’attarde dans la contemplation de son verre avant d’ajouter :
– Banlieue rouge, une de mes dernières chansons, m’a été inspirée par la mère d’un copain, une dame d’un certain âge, un personnage. C’est un univers que je décris, ce petit deux pièces de la cité Lénine, triste et en même temps présent, faussement rassurant.
Il sort de sa poche un beau rasoir d’autrefois, brillant, (…) quarante-huitième pièce de sa collection ; il l’affile longuement sur un cuir à aiguiser :
– Manquerait plus que ça, dit-il, en guise de conclusion, qu’avec mes bonheurs professionnels, je me méfie aussi d’être heureux. ■
Source : VSD