
Portrait
Culture & loisirs, Télévision & médias
N° 25413, 8 mai 2026
« On vivait un cauchemar » : la première femme de Renaud raconte « les délires paranoïaques » du chanteur
Le documentaire inédit « À cœur perdu », qui sera diffusé mardi 12 mai sur France 2, réussit l’exploit de raconter le chanteur comme jamais, notamment grâce au témoignage exceptionnel de sa première femme, Dominique.

DOCUMENTAIRE | « À cœur perdu », sur France Télévisions, réussit l’exploit de raconter le chanteur comme jamais, notamment grâce au témoignage exceptionnel de sa première femme, Dominique
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Éric Bureau
À personnalité extraordinaire, programmation exceptionnelle. Le documentaire « Renaud à cœur perdu », long de deux heures et vingt minutes, sera diffusé sur France 2 mardi 12 mai à 21h10 — mais il est déjà disponible sur la plate-forme France.tv depuis ce jeudi 7 mai. Quelques jours avant les trois concerts, du 14 au 16 mai, qui célébreront ses cinquante ans de carrière avec une trentaine d’invités au Zénith de Paris.
Un énième film sur Renaud… sans entretien avec lui ? Au contraire ! « Renaud à cœur perdu » est probablement le plus fin et riche portrait jamais réalisé sur l’un des artistes préférés des Français, l’un de nos plus grands auteurs et interprètes, qui a su comme nul autre prendre le pouls du monde et chanter ses bonheurs et malheurs, ses boires et déboires.

FRANCE TÉLÉVISIONS
Le mal de Moscou
Pourquoi le réalisateur et documentariste Tancrède Ramonet a-t-il été plus loin et plus profondément que les autres ? Parce qu’il a travaillé main dans la main avec la fille et nouvelle manageuse de Renaud, Lolita Séchan, qui a coécrit le film, lui a ouvert les archives et secrets de famille et lui a permis de rencontrer quatre personnes clés : sa mère, Dominique Quilichini, son oncle David, l’ami d’enfance de Renaud Jérôme Lichnerowitz et son guitariste, Mourad Malki.
Au-delà des sources de son écriture et de ses combats artistiques comme politiques, jamais la maladie mentale et l’alcoolisme récurrent de Renaud n’avaient été abordés et expliqués aussi frontalement par ses proches. Et c’est la première fois que Dominique se livre autant sur leur grande histoire d’amour et leur séparation.
On le sait, « le mal », comme ils le nomment tous, est né en 1985 à Moscou lors d’un concert organisé par le Parti communiste au cours duquel le public a déserté pendant « le Déserteur ». Une « expérience traumatique » après laquelle Renaud a développé une paranoïa aiguë. Il en a déjà parlé dans ses Mémoires, mais les regards de Mourad Malki, qui jouait alors avec lui, et de sa première épouse et mère de Lolita permettent de mieux la cerner.
Il a disjoncté. Il s’est enfermé dans sa chambre, a mis en place un code pour frapper à sa porte et était persuadé que l’avion du retour allait exploser
Mourad Malki, le guitariste de Renaud
Le premier raconte la colère de Renaud en sortant de scène — « lui taiseux et calme, je ne l’avais jamais vu comme ça » — et le bus moscovite où Renaud plonge à terre, persuadé qu’un blindé va tirer sur lui. Il se souvient aussi, dix ans plus tard, lors d’un voyage à Cuba, des « crises de paranoïa » qui rongent son ami.
« Il était convaincu qu’une machination visait à l’éliminer. Il a disjoncté. Il s’est enfermé dans sa chambre, a mis en place un code pour frapper à sa porte et était persuadé que l’avion du retour allait exploser. »
La psychose des Cubains
De retour à Paris, ses obsessions perdurent. « Il était certain qu’un attentat se préparait contre sa famille, raconte Dominique. On vivait un cauchemar. » Dans leur appartement de Montparnasse, il se sent menacé en permanence. Il décrète que toutes les voitures du 91 sont conduites par des Cubains, note leurs plaques minéralogiques, s’enferme dans son bureau, parle de s’armer…
« On a commencé à voir des spécialistes qui ont expliqué qu’il s’agit d’une maladie, des délires paranoïaques en
secteur, explique Dominique. Cela a été diagnostiqué, on est allés à Sainte-Anne. » Las ! Renaud refuse les traitements et choisit l’alcool… « Mais ce n’était pas pour l’amour de l’alcool, précise Dominique. C’était son médicament. Il me disait toujours : Il faut que je tue mes démons. »
Mais le remède aggrave le mal. « Il était persuadé que j’étais passée du côté des Cubains, raconte encore Dominique, très émue. Je n’en pouvais plus […]. Pas grand monde venait nous aider, à part sa maman, Solange […]. Lolita, en pleine adolescence, avait peur que je m’écroule. »
L’instinct de survie finit par la sauver. Après vingt-deux ans d’amour et trois ans d’enfer, elle finit par partir avec Lolita. « Il savait qu’il n’y avait aucun désamour, je l’ai quitté parce que je ne pouvais plus vivre cette folie », confie-t-elle les larmes aux yeux.
D’où vient la parano de Renaud ? Ses proches font un lien avec d’autres blessures d’enfance, liées à des secrets de famille enfouis et honteux. La découverte qu’Oscar Mériaux, son grand-père adoré, communiste nordiste, avait rejoint pendant la Seconde Guerre mondiale le parti fasciste et collaborationniste de Jacques Doriot.
Ses parents se sont également rencontrés à Radio Paris, l’organe de propagande au service de la collaboration avec l’occupant nazi. Son père traduisait les dépêches allemandes, sa mère était secrétaire du directeur. « Il n’en parlait jamais », reconnaissent son frère et ses amis.
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| Le documentaire, coécrit par la fille de Renaud, Lolita (à gauche), s’appuie notamment sur le témoignage de Dominique, la première épouse du chanteur (photo de droite). | |
Depuis, Renaud a continué de « faire sa psychanalyse en chanson », comme le résume parfaitement son frère David, et de chercher l’amour. Il l’a trouvé dans les années 2000 auprès de Romane Serda, avec laquelle il a eu un fils, Malone. Mais la paranoïa est revenue. Romane est partie. Lui s’est enfermé à la Closerie des Lilas avec pastis et bière. Et s’est abîmé jusqu’à l’AVC. « J’étais avec lui, il est tombé, raconte Mourad Malki. J’ai cru qu’il était mort… »
Mais comme le rappelle son guitariste, « au moment où tu ne t’y attends pas, il donne le coup de talon et il remonte ». En 2015, c’est l’attentat de « Charlie Hebdo » et la mort de ses amis qui ont été un électrochoc, puis son amour inespéré avec Cerise, avec laquelle il s’est marié en 2024 et a réussi à repousser ses addictions. C’est aussi, depuis un demi-siècle, la relation unique qu’il a nouée avec son public et qui balaie les maux. « Il a cet amour inconditionnel à sa disposition, se réjouit Dominique. C’est un réservoir sans fin. »
« Renaud à cœur perdu », documentaire français de Tancrède Ramonet (2 h 20)


