
15 décembre 2019
Le grand entretien : Renaud
Propos recueillis par Xavier FRERE

Phénix ou Renard, il reste un conteur hors pair. Surtout lorsqu’il s’agit d’alimenter la machine à nostalgie. Avec son nouvel album Les mômes et les enfants d’abord, le chanteur carbure à l’humour sauvageon et à un zeste de morale totalement assumé.
Il a la voix abîmée et chevrotante, mais la mémoire intacte. Renaud nous reçoit en tête-à-tête sur la terrasse chauffée d’un café du quartier parisien, proche de l’endroit où il est né il y a 67 ans. Sur la table, un bitter San Pellegrino, breuvage sans alcool à base de plantes. Sa seule boisson depuis dix mois, affirme-t-il. L’artiste a traversé une année difficile avec les disparitions de sa mère et de son frère aîné, une double fracture aux poignets. Mais la musique le remet à flot. Et l’enfance, la rigolade et l’insouciance sonnent pour son nouveau disque, comme les meilleurs antidotes à la déprime.
Pourquoi avez-vous choisi, à travers ce disque, de replonger dans les souvenirs d’enfance ?
« C’est la nostalgie de mes dix ans, à l’école primaire, que je chante… Je rêve encore de mes copains, de l’institutrice. J’étais amoureux tous les jours, mais c’est au lycée que je me suis vraiment intéressé à la gent féminine. »
Cette relation aux femmes, où en est-elle aujourd’hui ?
« Nulle part. Je tombe amoureux des filles qui sont « maquées », mariées ou fidèles. Je ne peux pas vivre tout seul, mais j’aime bien ne pas vivre en couple. J’ai connu deux couples, deux divorces. »
Est-ce plus dur de vivre en couple à notre époque ?
« Il faut s’adapter à la personnalité de l’autre. Ce n’est pas évident surtout quand l’autre est un alcoolique. L’alcool a ruiné mes deux couples. »
Avez-vous été un enfant heureux ?
« J’ai eu une enfance douce comme le miel avec mes parents, mes frères et sœurs. C’était un joyeux bordel à la maison. Ma pauvre mère gérait le ménager, tout ça pour pas un rond… Mon père m’a transmis le goût de la culture. »
Quelle est la différence entre le Renaud à onze ans, et un enfant du même âge aujourd’hui ?
« Internet, les réseaux sociaux, ont changé beaucoup de choses. La mondialisation, le dérèglement climatique… Vu l’état dans lequel le monde se trouve, j’essaie de leur transmettre des chansonnettes d’amour. Les jeunes sont plus désabusés aujourd’hui.
Mais peut-être a-t-on tendance à idéaliser notre époque… Certains s’engagent, mais ils sont généralement plus individualistes et je m’en-foutistes. »
Dans plusieurs chansons, comme Faut pas se laisser pourrir, vous les prévenez de dangers qui les guettent et que vous connaissez par cœur…
« Certains m’ont traité de moraliste avec ces chansons, mais je le revendique. Pour moi, ce n’est pas une insulte de faire un peu la morale aux enfants. Je veux les prévenir des dangers de l’alcool, du tabac, de la drogue. Ça les guette, ils peuvent glisser : à la première cigarette, au premier flirt. Les dangers ne sont pas les mêmes qu’à mon époque. Les enfants d’aujourd’hui sont moins sages que ceux d’hier. Il n’y avait quasiment pas de baston dans mon école, d’ailleurs, je ne me suis battu qu’une fois, et ce n’est pas un bon souvenir. Je n’aime pas la violence. »
Entendre un tel discours de Renaud aujourd’hui peut surprendre non ?
« On évolue, on grandit, on ne voit plus les choses et les gens de la même manière. Je me suis assagi, je ne pourrais plus écrire : Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? »
En devenant plus sage, soutenez-vous encore Charlie Hebdo lorsqu’il caricature les militaires français morts au Mali ?
« J’aime bien ce que fait Charlie Hebdo, son impertinence, mais parfois ça dérive. On peut encore s’attaquer à l’armée, mais elle est en guerre au Sahel, et je les soutiens. Je ne vois plus du tout les gens de Charlie, à part Philippe Val. »
La religion, qui alimente régulièrement les débats, peut-elle être encore caricaturée ?
« Les religieux prennent beaucoup trop de place dans nos sociétés. Moins les catholiques aujourd’hui qu’avant. Désormais, ce sont les djihadistes qui massacrent au nom d’un Dieu. »
Sur l’amitié, les « Copains » d’école, on les garde avec le succès ?
« De mon école, il n’y en a plus qu’un, un médecin. L’amitié, c’est aimer quelqu’un à fond, connaître ses défauts et l’aimer quand même. Tout au long de ma carrière, certains ont fui, un musicien m’a fait un sale coup, beaucoup sont partis, d’autres sont morts. L’amitié, ce n’est pas évident à préserver, comme le couple. »
Votre frère aîné, Thierry, décédé en début d’année, était-il un modèle pour vous ?
« J’étais plus proche de lui que de mon frère jumeau. Toute notre enfance, on nous a appelés « les jumeaux » plutôt que David et Renaud. Je n’avais plus d’identité propre : mêmes habits, mêmes jeux, même école, même lycée. À 11 ans, j’ai commencé à me distinguer, à vouloir être différent de lui. Il faisait du sport, moi je draguais les filles. « No sport » pour moi. J’ai voulu être artiste, écrivain, musicien, chanteur. Le plus beau métier du monde. »
Les jeunes d’aujourd’hui préfèrent plus être « Youtubeur » qu’artiste, non ?
« Ça m’inspire une profonde tristesse qu’ils soient aussi accros à YouTube. Mon fils, Malone, 13 ans, l’est aussi, joue beaucoup à des jeux, mais avec Lolita, ils ont été les premiers à écouter les chansons de cet album et à les aimer. »
Que pensez-vous avoir transmis d’essentiel à vos enfants ?
« L’amour des autres, la bienveillance, la politesse, la révolte. Malone voudrait être chimiste, mais je l’imagine bien artiste, il est doué en poterie. Ma fille Lolita, elle, brille dans la BD. J’avais d’abord pensé à elle pour illustrer cet album, elle n’a pas voulu (c’est Zep, auteur de Titeuf qui l’a finalement réalisé, ndlr). Elle veut se distinguer de moi, ne plus être la fille à Renaud. Malone ne souffre pas d’être le fils de Renaud. À l’école, personne ne l’ennuie, tout le monde n’est même pas au courant qu’il est fils de… »
Comment décririez-vous votre public ?
« Il est formidable, constitué de plusieurs générations. Tous les artistes ne peuvent pas en dire autant. Je veux repartir en tournée, avec un prochain disque que j’ai commencé à écrire, sur la jeunesse. Beaucoup de mes pairs, Michel Delpech, Nino Ferrer, Jacques Higelin, Alain Bashung et Johnny sont partis… Je suis le dernier des Mohicans ? »
Source : Vosges Matin