
Par La Première sur base d’une chronique de Sébastien Ministru
Mistral gagnant va bientôt fêter ses 40 ans. Ce tube de Renaud fait partie d’un album paru en décembre 1985, qui a été un énorme best-seller en 1986. On connaît la légende… Renaud écrit et compose la chanson à Los Angeles où il enregistre cet album, il n’est pas très sûr de son coup, il pense qu’il ne va l’enregistrer… Il la fredonne au téléphone à son épouse qui lui dit « Si tu ne la chantes pas, je te quitte ». Cette épouse, c’est la mère de Lolita, 5 ans, à qui la chanson est adressée. En 2015, « Mistral Gagnant » est élue chanson préférée des Français, devant « Ne me quitte pas » de Brel et « L’aigle noir » de Barbara. Mais que cachent vraiment ses paroles ? Analyse dans Entrez sans Frapper.

Mistral gagnant est une chanson typique du phrasé de Renaud, élément constitutif du personnage. Une façon de dire les choses que l’on peut interpréter comme la marque du mec sympa ou du bon pote. La diction et l’accent de Renaud semblent nous dire qu’il n’écrit pas depuis le concessionnaire de voitures de luxe, mais depuis le vendeur de mobylettes. C’est un stéréotype qui va compter dans l’énorme capital de sympathie de ce chanteur qui chante comme on parle au comptoir du bistrot.
« Mistral Gagnant », un texte qui touche en plein cœur sur l’évaporation du temps
« À m’asseoir sur un banc, cinq minutes, avec toi / Et regarder les gens, tant qu’y en a / Te parler du bon temps, qui est mort ou qui reviendra / En serrant dans ma main tes petits doigts / Pis donner à bouffer à des pigeons idiots / Leur filer des coups de pied pour de faux / Et entendre ton rire qui lézarde les murs / Qui sait surtout guérir mes blessures ». Malheureusement, personne ne peut rien contre ce déferlement de tendresse compacté en quelques mots choisis au fond du cœur d’un père. On ne peut pas résister à ça, on ne peut pas nier le haut niveau de mignonnerie de la chose, au risque d’avoir tout un pays qui vous attend au coin de la rue. Le texte de Mistral Gagnant a cette puissance rare de faire l’unanimité et d’atteindre, sinon la perfection, une forme de grâce.
Il s’agit donc d’un père qui parle à son enfant du temps qui fout le camp.
Conter l’enfance par le prisme des bonbons : une Madeleine de Proust pour la fille de Renaud
« Te raconter un peu comment j’étais, minot / Les bombecs fabuleux qu’on piquait chez l’marchand / Car-en-sac et Minto, caramels à un franc / Et les Mistral Gagnants / À remarcher sous la pluie, cinq minutes, avec toi / Et regarder la vie, tant qu’y en a / Te raconter la Terre, en te bouffant des yeux (…) Te raconter surtout les Carambars d’antan et les Coco Boers / Et les vrais Roudoudous qui nous coupaient les lèvres / Et nous niquaient les dents. Et les Mistral Gagnants ».
Reprenons le name-droping et passons en revue pour mieux comprendre ce que Renaud raconte :
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- Bombec, c’est un synonyme de bonbon, friandise, mais tombé en désuétude
- Car-en-sac, c’est un bonbon en forme de gélule (bleu, rouge, blanc) fourrés au parfum de réglisse
- Minto, c’est un mini bonbon à la menthe qu’on trouve dans une petite boîte ronde dont le couvercle s’ouvre en appuyant avec son doigt au centre
- Le Carambar, c’est un caramel mou. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que « carambar » est un mot valise construit à partir de « caramel » et « barre »
- Roudoudou, ça existe encore : c’est un bonbon coulé dans une petite coquille en forme de coquillage, on en vient à bout en le léchant
- Le Coco Boers, c’était une poudre à la réglisse qu’il fallait mélanger à l’eau pour obtenir un liquide friandise. Renaud, en bon français, dit « boére », alors qu’il faudrait prononcer « boer », comme le mot néerlandais, puisque le nom de ce bonbon, créé en 1902 par Jules Courtier, un pharmacien, fait référence à la guerre des boers en Afrique du Sud
- Enfin, le Mistral gagnant se présente en poudre de sucre dans une enveloppe. Une poudre qu’on aspire avec une paille. Certains sachets était estampillés à l’intérieur du mot « gagnant » qui donnait droit à un deuxième sachet, un peu comme la floche au manège qui donnait droit à un tour gratuit.
Ce qui est joli dans la chanson, c’est qu’en s’adressant à sa petite fille, il fait un portrait de lui enfant par le prisme des bonbons. Ce qui agit sur l’auditeur, c’est le mécanisme de la mémoire et des sensations provoqué par l’énoncé des noms de bonbons, un peu comme une miniature de la scène de la Madeleine chez Proust dans Du côté de chez Swann.
Le pari gagnant de Renaud
Ce qui est intéressant à analyser dans le destin de la chanson, qui a connu un succès hallucinant, c’est de constater que l’idée de succès, l’idée du tube, on peut la lire dans la chanson.
Après coup, on peut se dire que le premier Mistral Gagnant dans Mistral gagnant, c’est la chanson elle-même. Si, quand on ouvre la pochette, il est écrit « gagnant », Renaud quand il ouvre la chanson, quand il la donne au public, il voit aussi écrit « gagnant » : cette chanson est une victoire, cette chanson est un Mistral gagnant. Et donc, il a gagné avec sa chanson d’aujourd’hui, ce qu’il gagnait hier avec sa poudre de bonbon : c’est-à-dire une forme de bonheur. Sans compter que « gagnant », il l’est au moment où il enregistre la chanson : son personnage est déjà bien installé après des succès comme Morgane de toi et Dès que le vent soufflera mais gagnant, il va l’être encore plus avec cette chanson. Car, d’une certaine façon, c’était écrit dans les lignes de la main de la chanson…
Source : RTBF Actus