
Le portrait
par Camille Paix
Publié le 14/10/2025 à 15h25
Autrice de BD, la fille de Renaud a repris le management d’un père difficile mais adoré et organise ses cinquante ans de carrière.

Il serait facile d’arriver en croyant tout savoir sur elle parce qu’on a été biberonnée à ces chansons dont elle est l’héroïne. Celles à travers lesquelles son père l’a imaginée avant sa naissance – En cloque, Chanson pour Pierrot – ou racontée avec émerveillement après – Morgane de toi, Mistral gagnant, C’est quand qu’on va où ?, entre autres. Lolita Séchan a un nom tellement familier qu’il ne figure même pas sur sa sonnette, peut-être parce que trop de gens pensent la connaître comme quelqu’un qu’ils auraient vu grandir. L’illusion tient à cela : l’auteur et géniteur, Renaud, a cette qualité qu’ont les bons chanteurs populaires, celle de faire croire à ceux qui l’écoutent qu’il ne chante que pour eux. Mais non, Lolita Séchan n’est pas un personnage, pas une parole de chanson. Elle a 45 ans, vit dans le XXe arrondissement de Paris, s’est remise à fumer récemment et, malgré son beau et doux visage, flippe à l’idée d’être prise en photo. Elle est «hypocondriaque», parle facilement, se moque volontiers d’elle-même. Fait des blagues trash et se reprend avec le petit rire d’une enfant prise la main dans le sac.
Fille choyée du couple formé par Renaud et Dominique, sa première épouse, «maman à plein temps», Lolita a grandi dans un cocon bohème, entourée d’une smala de copains des parents et de leurs marmots, une enfance tendre et «très protégée» qui a éclaté à l’adolescence, quand son père s’est enfoncé dans la dépression, les psychoses et l’alcool et que sa mère a fini par le quitter. La chute a été dure pour cette «hydre à trois têtes»: «Quand on est un noyau nucléaire, raconte celle qui avait pour parrain Coluche, le merveilleux, ça irradie, mais quand il arrive quelque chose, une maladie, une séparation, un obstacle, on se le prend comme une bombe.» Ado un peu paumée, elle a étudié le cinéma et a caressé l’idée d’en faire, mais s’est tournée, au hasard de ses expérimentations d’écriture et de dessin, vers la bande dessinée. Tout ce qu’elle écrit et dessine depuis (roman, BD autobios ou ces livres pour enfants dans lesquels elle met en scène des petites taupes) n’est que «prétexte pour parler de la famille».
On a pénétré dans sa maison bleue pleine de petits robots Astro Boy pour comprendre comment cette autrice de BD reconnue, qui avait choisi de marcher à l’ombre, s’est soudain retrouvée manageuse de son père et préfacière d’un ouvrage sur sa vie. La réponse est déconcertante de simplicité: ces dernières années, Lolita s’occupait de plus en plus du patriarche. Petit à petit, elle s’est rendu compte qu’elle y sacrifiait son temps personnel, sa carrière, qu’elle n’arrivait plus à avancer sur ses projets et donc à gagner sa vie. «Je revenais à moi en disant: ça me fait chier, je suis en train de me sacrifier. Même si c’est pas lui qui me le demandait, c’est ce que je faisais par mes névroses, mon envie de présence.» Il lui fallait formaliser ce travail qu’elle abattait en dehors de tout cadre. « Si je continuais comme ça, à 45 ans, j’allais devoir lui dire «prête-moi de l’argent» et je ne voulais pas.» Alors depuis bientôt un an, Lolita «manage» son chanteur de père. Maintenant, dit-elle, «j’ai moins peur de me faire bouffer parce que ça me fait bouffer». Elle rigole, on savoure quelques instants cette phrase qu’une psy aurait adorée. La quadra en a vu longtemps – elle revendique fièrement vingt-sept ans d’analyse -, mais en ce moment, elle ne voit plus qu’un hypnothérapeute.
L’idée d’un livre s’est imposée un peu toute seule. Pour les 50 ans de carrière de Renaud, les propositions pleuvaient. Quitte à le faire, elle s’est dit «autant le faire à ma manière», c’est-à-dire en choisissant une maison d’édition en dehors de la galaxie Bolloré, en désignant comme auteur un proche de la famille – Erwan L’Eléouet, qui avait signé une première biographie de Renaud-, mais aussi et surtout en faisant un bouquin engagé. «J’ai voulu quelque chose qui reste politique, mettre en valeur ses combats. Parce que tout ce que j’ai vécu enfant, ses premiers albums, ça m’a constituée, ça a été ma colonne vertébrale politique, humaniste, écologiste.» Avec Erwan, ils ont plongé dans des quantités industrielles d’archives, «une spéléologie que l’on fait normalement à la mort de nos parents». «Ça n’était pas un exercice simple, dit Erwan L’Eléouet. Ça remue pas mal de choses. Mais elle était le capitaine du bateau.»
9 août 1980
Naissance à Paris.
2006 Parution de son premier roman, les Cendres de maman.
2016 Les Brumes de Sapa (Delcourt).
10 octobre 2025
Sortie de Renaud, le livre (La Martinière).
Elle a conscience que cela manque un peu de cohérence avec son engagement féministe, de parfois s’épuiser pour s’occuper de ce père «tout puissant», de tenir avec sa mère, pourtant séparée de lui depuis plus de vingt ans, le rôle de «sentinelles». Mais c’est que son «papou» est «fondamentalement gentil» et souvent fragile, même s’il est désormais sobre. Elle cherche à «reprendre le contrôle du récit», et à raconter le parcours de la maladie psychique, ce qui est «tombé sur [leur]famille». Elle continue de bosser sur son prochain livre, un roman graphique pour ados qui met en scène sa petite taupe Bartok Biloba. Celle qui travaillait à son rythme plutôt lent, celui de l’encre de Chine, doit réapprendre un métier où tout est différent. Entre le dessin, dans les bureaux montreuillois qu’elle partage avec des auteurs qui ont fait sécession de l’atelier de Bastien Vivès, et l’organisation monstre, entre autres, de trois Zéniths pour son père en 2026, ses journées ressemblent «à un rouleau compresseur». Le mélange des deux mondes donne des situations cocasses pour ses camarades, «ça nous fait beaucoup de potins» et de «running gags» raconte l’autrice de BD Marion Montaigne. Comme l’autre jour, quand un certain chanteur du sud-ouest lui a laissé un message, qu’ils ont écouté ensemble en pouffant : «Allô Lola ? C’est Francisseu-Cabrel.» Elle a beau être un enfant de la balle, elle a du mal à s’y faire, mais étrangement, elle se sent «apaisée par ce double métier».
La BD, ce n’était pas tout à fait un choix anodin, son père étant un grand fan et collectionneur. Lolita Séchan a tout de même pris le contrepied : comme les gens de son âge, elle a dît «ça suffit la BD franco-belge, nous ça sera le manga». Les Franco-Belges n’étant pas rancuniers, ils lui ont filé un petit coup de pouce au moment de son divorce, quand son père a vendu une de ses planches de Tintin pour lui permettre de racheter sa part de la maison conjugale. Une sorte d’avance sur héritage. Elle dit en blaguant que Hergé l’héberge, mais rêve du jour où elle pourra vendre et partir pour le Japon, où elle voyage souvent dans les valises de son mec, lui aussi dans la BD.
En attendant, à part elle et Bobby le chat roux, une troisième personne vit sous ce toit, Héloïse, 14 ans, dont elle a la garde partagée avec son ex-mari, le chanteur Renan Luce. «Maman gâteuse», elle s’émerveille de sa fille si différente d’elle qui n’écoute «que du rap» et qui lui a déjà dit qu’elle n’avait pas l’intention de s’encombrer de son œuvre, ni de celle de son père ou de son grand-père. Elle admire sa liberté, la capacité de cette «génération d’après» à couper le cordon. A déployer ses ailes. ♦
Par CAMILLE PAIX
Photo ROMYALIZÉE