
Par Guillaume Launay
Récit Ecrite après le drame du Heysel survenu en 1985, la chanson qui cible nommément la Première ministre britannique Margaret Thatcher est surtout un texte virulent contre la violence des hommes.

D’APRÈS BENAROCH/SIPA
En 1985, Margaret Thatcher est Première ministre du Royaume-Uni depuis six ans et ses méthodes n’incitent pas à l’affubler d’un diminutif affectueux. Ce n’est pas pour rien que le surnom « Dame de fer » s’est imposé pour cette conservatrice farouchement anticommuniste, dont les premières années à Downing Street ont été notamment marquées par la guerre des Malouines avec l’Argentine, la mort de dix grévistes de la faim nord-irlandais dont Bobby Sands, et son refus de négocier pendant la grande grève des mineurs, sévèrement réprimée.
Ce sont d’ailleurs plutôt ses adversaires qui l’appellent « Maggie », et pas pour lui envoyer des fleurs : les punks écossais de The Exploited et leur album « Let’s Start A War… Said Maggie One Day » ; le chanteur de Pink Floyd Roger Waters qui dans l’antimilitariste album « The Final Cut » chante « Oh Maggie, Maggie, what have we done » ; ou les mineurs en grève qui créent « Maggie Out », chant qui sera enregistré en version rock par le groupe britannique The Larks.
En cette même année 1985, de l’autre côté de la Manche, Renaud est un chanteur à la rébellion populaire, qui enchaîne les succès depuis la fin des années 1970. Son dernier album, « Morgane de toi » (1983), s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires, porté par ce mélange qui fait désormais sa signature, des textes politiques (« Deuxième Génération », « Déserteur »), des chansons tendres (« En cloque ») et des titres marrants (« Dès que le vent soufflera »). Sa tournée, lors de laquelle il a inauguré le Zénith de Paris, est un triomphe et c’est à lui qu’on a confié les paroles de la chanson « Ethiopie », dont les ventes doivent financer l’aide humanitaire pour ce pays d’Afrique frappé par la famine.
Madame Thatcher comme contre-modèle
Le 29 mai 1985, Renaud est devant la télévision avec sa femme Dominique, pour regarder la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions, opposant Liverpool et la Juventus de Turin au stade du Heysel de Bruxelles. Il voit en direct, au début sans bien comprendre comme tous les téléspectateurs de l’époque, un groupe de hooligans déclencher une bagarre généralisée en envahissant une tribune. Le mouvement de foule qui suit provoque la mort de 39 personnes, majoritairement des supporters italiens. « Les hommes sont fous, ça n’arriverait jamais avec un stade rempli de femmes », lui glisse alors Dominique (citée dans « Renaud, le livre », par Erwan L’Eléouet, La Martinière, 2025). Ce sera le point de départ de la chanson, dont le texte « issu de [son] dégoût des hommes et de leur morale guerrière » est écrit en quelques jours, à la fois hymne au genre féminin et charge contre une masculinité toxique qui reprend du poil de la bête dans ces années 1980.
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C’est le pendant énervé du « Femmes, je vous aime » de Julien Clerc : les couplets commencent par « Femme je t’aime, parce que… » avant de décliner non pas des qualités qui seraient féminines mais plutôt l’absence chez les femmes des passions violentes que Renaud attribue aux hommes. Tout y passe : le hooliganisme donc, mais aussi la guerre et les génocides, la passion des armes, la chasse, la tauromachie, la conduite automobile… Avec un seul contre-modèle, comme une exception qui confirme la règle : « Madame Thatcher » (l’ironique surnom « Maggie » est réservé au titre de la chanson, qui s’est même un temps appelée « Miss Maggie Fucking Blues »).
« Il y a longtemps que je voulais faire une chanson sur la folie des hommes, leurs conneries, leurs haines et leurs violences, explique Renaud au « Monde » en janvier 1986. Ce qui s’est passé lors du match de football au stade du Heysel a été le détonateur. Les hooligans, qui sont les enfants de la crise, ont un peu comme mère Margaret Thatcher. Miss Maggie, c’est un hymne à la femme et un croche-pied au Premier ministre britannique. » Le texte n’évite toutefois pas les stéréotypes (entre les « putains », les « boudins » et « femme je t’aime, surtout, enfin, pour ta faiblesse et pour tes yeux »). Et dans ses interviews de l’époque, Renaud n’est pas toujours adroit pour justifier son hostilité envers Thatcher : « Je ne l’aime pas parce qu’elle a une attitude plus masculine que féminine. […] D’une femme au pouvoir, on attend peut-être une attitude plus humaine », dit-il sur France 3. Avant de conclure : « Et puis en plus elle est moche… »
La riposte d’un Anglais
Sorti en décembre 1985, « Miss Maggie », dont la musique est composée par son complice Jean-Pierre Bucolo, ouvre l’album « Mistral Gagnant », enregistré à Los Angeles : la réinterprétation du carillon de Big Ben lance ainsi le morceau et l’album avant que le riff ne démarre. Sorti en 45 tours, le titre connaît assez vite le succès dans l’Hexagone, et l’Angleterre, qui n’est pas réputée pour beaucoup s’intéresser à la chanson française, en entend parler. Et tique notamment sur la chute : « Moi je me changerai en chien/Si je peux rester sur la Terre/Et comme réverbère quotidien/Je m’offrirai Madame Thatcher. » On ne fait pas pipi, même métaphoriquement, sur le Premier ministre de Sa Majesté : les médias britanniques s’emparent de l’affaire.
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Un chanteur anglais bien habillé, Jérémy Nicholas, se fend même d’une chanson riposte sur l’air de « La Marseillaise », qui pourfend des Français « arrogants et sans humour », à la « mauvaise haleine », qui nourriraient un « complexe d’infériorité » parce qu’ils ont eu besoin des Anglais lors des guerres mondiales. Ce qui est quasiment une confirmation que la chanson de Renaud a touché juste. « Je comprends d’autant moins Jérémy Nicholas que ma chanson n’attaque pas le peuple anglais, dit Renaud dans la même interview au « Monde ». En revanche, je suis ravi de blesser Madame Thatcher, qui n’y va pas de main morte dans sa politique. »
L’affaire fait un peu désordre, pile au moment où Margaret Thatcher et François Mitterrand signent le projet du tunnel sous la Manche. Renaud enregistrera une version en anglais de la chanson mais, pour ne pas en rajouter dans la provocation, ne la diffusera pas au Royaume-Uni. A la mort de Margaret Thatcher en avril 2013, ce n’est d’ailleurs pas « Miss Maggie » que les opposants à la « Dame de fer », toujours nombreux, feront monter en flèche dans les charts, mais un extrait du « Magicien d’Oz » : « Ding Dong ! The witch is dead. »
Source : Le Nouvel Obs
