Pas de quoi entraîner de grosses fâcheries. « Je ne reçois plus de vos nouvelles. J’espère que vous m’enverrez encore des cartes postales que je me fais toujours un plaisir de recevoir », lui glisse François Mitterrand un peu plus tard, ainsi que Renaud le raconte au magazine Globe Hebdo en 1993. « Monsieur le Président, je vous écrirai encore bien volontiers mais je pensais que depuis le mois de juillet 1989 vous étiez fâché », répond celui qui eut l’impression d’être « un petit garçon qui a peur de se faire gronder ».
Aux yeux de Renaud, le contrat de l’amitié est le même pour tous. Les actes de vassalité sont proscrits et les flatteuses courtisaneries, détestables. On aime, donc on dit. La guerre du Golfe, le traité de Maastricht… La position mitterrandienne sur ces sujets n’a pas manqué de dérouter le chanteur blond aux yeux bleus. Il y a quelque chose de troublant dans la manière qu’a Renaud de marquer sa désapprobation. L’argumentaire, rationnel, est toujours teinté d’une émotion enfantine. Le signe d’un rapport complexe entre les deux hommes.
« Tonton est colère, tout va de travers »
D’aucuns ont pu voir, jusqu’à se moquer (ce fut le cas de Guy Bedos), un trouble œdipien chez Renaud. « J’aime ce bonhomme, je le revendique, je l’assume. Mitterrand a quelque chose de mon papa », confiait l’intéressé à Globe Hebdo. Il paraît que le père biologique et le père de cœur se ressemblent… Au micro de Drucker, le chanteur se souvient, ému, de leur première rencontre, en 1985, lors de l’inauguration du Zénith. « Moi, je suis resté très groupie dans l’âme. Quand je vois un homme célèbre comme ça, je suis comme ça, il fallait que je dise quelque chose, j’ai bafouillé un truc, euh… Je sais pas… J’étais complètement impressionné. »
À l’Élysée, où il est parfois invité à dîner, Renaud envoie ses albums dédicacés et de courtes missives. Mitterrand lui répond, s’en ouvre aux autres. Le « bloc de granit » est touché. Mais pas non plus fendu, n’exagérons rien. Renaud s’engage. Comme ce jour de 1987 dans Le Matin de Paris, alors que plane la possibilité d’un nouveau septennat, il lance cet appel : « Tonton, laisse pas béton ! » Avant de chanter à un meeting de Strasbourg, le 2 mai 1988. Renaud s’engage, et Renaud sait beaucoup de choses. Jusqu’au secret ultime : l’existence de la fille longtemps cachée, Mazarine Pingeot. S’il chante, il ne piaffe point.
Tonton n’est pas une chanson politique. Elle n’est pas non plus une déclaration d’amour. C’est le chaste portrait d’un personnage qui assiste, sombre, à la disparition des choses et de la chair. « Le temps qui pourtant, emporte les idées, les hommes et les amours mortes, le temps qui lui reste dans la même veste avant de n’être plus qu’une statue, un nom de rue », raconte Renaud qui avait bien compris ceci : ce n’est pas que Mitterrand avait peur des secondes qui filent, c’est qu’il les détestait. Elles mènent à une fin, certes, mais elles ont de plus quelque chose d’aléatoire. « Tonton est colère, tout va de travers, l’Histoire, la gloire, tout foire », dit Renaud.
« Une messe est possible »
Et, inévitablement, « Tonton s’en va à petits pas ». Dans une chronique à Charlie Hebdo (citée par Christian Eudeline dans son livre Le Dico Renaud, Éditions Hors Collection), Renaud raconte les obsèques de Mitterrand. « Vous n’avez pas pleuré, vous ? Moi, au moins dix fois. Devant ma télé le soir même et tous les soirs suivants, en quittant la rue Leplay, le mercredi soir à la Bastille sous sa photo monumentale, et même lorsque Barbara Hendricks nous a massacré « Le Temps des cerises » dans sa version Neuilly de cet hymne du peuple de gauche… » Son amour de Mitterrand, c’est sans doute dans le titre Baltique, nom du chien de l’ancien président, qu’il repose.
Baltique, ce labrador noir resté sur le perron de l’église où a lieu une cérémonie en hommage à son maître. Son maître qui, dans son testament, avait eu cette phrase mystérieuse : « Une messe est possible. » Baltique a été « privé de cantiques ». Ce n’est rien à côté de la perte. « Je pourrais vivre dans la rue, être bourré de coups de pied, manger beaucoup moins que mon dû, dormir sur le pavé mouillé en échange d’une caresse. » L’ultime parole d’un chien. Le temps d’une chanson, Baltique se nomme peut-être « Renaud ».