Nino Ferrer (1940-1998) : L’aigre royal

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MUSIQUE

François Desmeules |

Constamment en retard quelque part, il slalomait dans Paris en maudissant tout ce qui se mettait sur son passage. Il vous fixait rendez-vous dans des endroits improbables à des heures pâles. Quelqu’un derrière la fenêtre, partout, semblait le retenir… Il est parti, désengluons-le de son image de chanteur amusant… Nino Ferrer expliqué aux grands.

Passé ces souvenirs personnels qui n’ont que peu à faire avec la musique, le meilleur hommage posthume qu’on puisse rendre à ce grand inquiet serait de se remettre sur la piste de ses œuvres majeures. En fait, avant d’en finir avec la vie il y a quelques jours, Nino Ferrer connut deux résurrections. Étouffés dans le collet des succès passés, d’autres n’eurent pas cette chance.

Après 65, les pitreries de Mirza, des Cornichons et du Téléfon, il y eut, dix ans plus tard, Le Sud et ses douceurs, La Maison près de la fontaine, déjà moins connues. Mais ce n’est que lors de sa dernière résurrection, essentielle, qu’on put découvrir la densité du personnage. De 1981 à 1993, Ferrer participa activement au renouveau du pop-rock français au même titre que les Lavilliers, Simon et, particulièrement, Renaud Séchan, avec lequel il avait en commun un sens de l’humour féroce conjugué sur un ton doux-amer. Résumons, pour les amateurs, quelques moments forts de cette période méconnue qui, après les incursions dans les rocks anglophones de Blanat, produisit trois albums majeurs.

Un: La Carmencita, un album cynique, méchamment enregistré. A l’étroit entre des distorsions volontaires, Ferrer y chante, sur des rocks lyriques et lourds, les vices cachés derrière des apparences trompeuses. Les Petites Filles sont des allumeuses de première qui, sur des airs de disco, jouent avec le feu, la drogue et le sexe et finiront, inconscientes, dans le caniveau. Pour oublier qu’on s’est aimé, déconstruction du couple et de ses rituels quotidiens derrière lesquels se cachent une hypocrisie destructrice. Parmi tant d’autres, ces deux titres atteignent les sommets du rejet et de l’autodérision. Comme on achève ses souvenirs, Ferrer achève Mirza à grands coups de godasse, le petit animal qui gémit sous la musique de son ancien succès. Féroce et précieux.

Deux: Rock’n’Roll Cowboy ou la chanson B.D. Un naturel nonchalant au bord de l’improvisation. En crise contre l’industrie et les intellectuels, Ferrer travestit l’existentielle et mythique chanson Vivent les hommes de l’arrogant Gérard Manset en un Vivent les moules tordant. Ferrer atteint des sommets de sensibilité dans de brèves chansons-vérité qui tournent à l’anecdote. Il y décrit à demi-mot des personnages étranges de la faune parisienne: à l’unité avec Diane de Montrouge « …ses bottes orange, sa mobylette et son snookie », en groupe avec Le Look plouc. Sa plus belle chanson, Le Plan de Rome, une histoire de jalousie douloureuse, termine l’album dont le climat parigot-urbain rappelle le Renaud du Retour de Gérard Lambert. Treizième album de Ferrer, pochette de Frank Margerin.

Trois: Ex libris. Cet album quelque peu mystique aux ambiances rocks moyenâgeuses, écrit sur un mode de chanson galante, n’est intéressant que pour les chansons aux noms de femmes qui le ponctuent et qui sont heureusement nombreuses. Les meilleures? Anne, Semiramis: des Noires et des Blanches. Aussi attachant par ces références à ses parents et à son père, dont les anciens ferraillages sonores (des boîtes à sons mécaniques) nous sont donnés à entendre. Aucune trace d’humour n’y pointe à l’horizon. Les rocks extraordinaires amenés par le bassiste Joël Segura s’y estompent lentement pour laisser la place à une musique sophistiquée qui ne prendra pas.

Ces trois albums furent publiés en 33-tours puis réédités en DC chez Polygram France et ses filiales (dont Barclay). Tous trois semblent sortis d’une intégrale entamée puis abandonnée en cours de route.

Ils seront suivis de L’Arche de Noé, un projet de spectacle-cirque inspiré de l’univers de Chagall, qui demeure par trop sophistiqué pour plaire, et du récent Concert chez Harry, une catastrophe de trop. Ceux qui ne trouveront pas ces magnifiques albums trouveront un semblant de consolation avec Les Indispensables, trois DC et une moitié de matériel vraiment valable à moins que vous n’aimiez Les Cornichons.

Nino Ferrari avait 58 ans et, depuis une dizaine d’années, il habitait dans le Quercy « région de montagnes et de vallées en Aquitaine » où il peignait plus qu’il chantait. Dommage.

    

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