
CRITIQUE – La voix brisée et chevrotante, au son d’une bien triste fanfare, Mister Renard célèbre son anniversaire avec un disque composé de reprises de Brassens, Reggiani, Montand ou Trénet.
«Est-ce que Renaud est toujours vivant ?» Jamais rassurante sur son état de santé, cette question est la troisième requête qui s’affiche lorsque l’on tape le nom du chanteur sur Google. Oui, malgré cette peur de la mort qui le hante comme il l’a récemment déclaré sur RTL, il est toujours debout et fête ce 11 mai son premier coup de gueule dans le 14e arrondissement de Paris, il y a 70 ans.
Pour cet anniversaire, qu’il a célébré sur France 2 avec ses bons amis (Dave, Zaz, Élodie Frégé, Joyce Jonathan ou Bénabar, liste non exhaustive…), Mister Renard s’offre un nouvel album. Métèque –c’est son titre en hommage à Georges Moustaki– revisite les répertoires des artistes qui ont été importants pour lui, de Ferrat à Brassens en passant par Montand ou Reggiani. C’est d’ailleurs par le tube de Moustaki, que ce disque s’ouvre. Renaud s’accroche aux mots (pas aux notes) comme un naufragé. Sa voix titube. Elle s’est frottée à tous les soleils, à tous les succès, à tous les excès aussi, elle est brûlée, complètement carbonisée. On voit d’ici les commentaires : «C’est facile de tirer sur une ambulance», «Vous ne respectez rien»…
Au contraire, c’est parce que l’on respecte l’œuvre et la carrière de Renaud, que l’on aurait souhaité qu’il en fasse de même. Il y a dans cette collection de reprises une infinie tristesse. De la désolation. Celle de ne pouvoir dépasser le quatrième titre sur quatorze… Depuis juillet 2020, et la diffusion de sa piteuse Corona Song, Renaud tente, à n’importe quel prix, de rester dans le jeu, au cœur d’un système qu’il a passé son existence à épingler du fond de sa tanière, la Closerie des Lilas. Il espère profiter du peu du vent qu’il a dans l’dos, comme il l’écrivait si bien. Mais personne, semble-t-il, n’est là pour lui dire que le vent est tombé. Personne pour l’arrêter dans cette course à l’abîme, lui dire qu’il serait raisonnable de ne pas en vouloir un dernier pour la route. Personne pour lui lancer «laisse béton» quand il envisage de rendre hommage à Gainsbourg dans un autre album qui serait en préparation. Métèque, est déjà celui de trop.
Comme l’écrivait Blaise Cendrars, pour connaître le désespoir – ce qui a toujours été la source d’inspiration de Renaud -, «il faut avoir vécu et aimer encore le monde». Ce disque est sans doute la preuve que le plus célèbre des Séchan est toujours morgane de ses semblables, mais pas qu’il est encore le chanteur que nous aimions. Lui-même le reconnaît : sa voix le stresse beaucoup. «Quand je parle elle est un peu éraillée, quand je chante c’est un peu laborieux, j’ai de plus de plus de mal à chanter», confiait-il encore sur RTL.
Prenez la chanson L’amitié, chef-d’œuvre de Jean Max Rivière et Gérard Bourgeois interprété par Françoise Hardy. On met au défi les amateurs de chanson française de reconnaître ce titre de 1965 dans la bouche de Renaud. Il le concasse. L’émiette comme une vieille madeleine. Il change le rythme, piétine les paroles. Idem pour Bonhomme de Brassens ou Si tu me payes un verre de Reggiani qui aurait mérité plus d’égards pour son centenaire.
Et que dire de l’orchestration qui accompagne ces reprises ? Sinon qu’elle nous donne l’étrange sentiment d’être attablé dans une guinguette sans charme devant un verre de vin aigre ou, pour les versions westerns (La folle complainte de Charles Trénet ou Le jour où le bateau viendra d’Hugues Aufray), d’assister très tard dans la nuit, à l’heure où tous les cowboys sont gris, au festival country de Craponne-sur-Arzon, jolie bourgade d’Auvergne par ailleurs.
On doit ces arrangements à Michel Cœuriot, pianiste tout droit sorti des années 80. Du temps du Joueur de blues et de Lucille de Michel Jonasz, ses faits d’armes. Pour vous donner une idée du ton qu’il donne à ce disque, pensez à ces après-midi où vous tombiez, l’âme en peine, devant La Chance aux chansons de feu Pascal Sevran. Tout cela sent la laque, les bigoudis et le parfum bon marché. Très loin de l’écrin digne des chansons choisies par Renaud.
Certains, comme Christian Eudeline, trouvent des excuses au chanteur. «Il ne triche pas. Il n’a pas la voix vocodée (…). Il est comme ça, on l’a vu évoluer en public, on a vu ses histoires d’amour se défaire, sa fille grandir, il nous a accompagnés, on l’a vu avoir des problèmes qu’il a noyés dans l’alcool», déclare-t-il, avec beaucoup indulgence à l’AFP. Oui, Renaud a écrit la bande originale de nos vies avec sa gouaille, son goût de la nostalgie et cet esprit titi, bravache et irrévérencieux. Il était là, dans le bus de nos colos. Derrière les premiers accords de guitare que l’on grattait entre copains. Et plus tard encore. Mais parce qu’il vaut toujours mieux avoir des souvenirs que des regrets, on aimerait qu’il arrête de marcher à l’ombre de ce qu’il était.
Source : Le Figaro