« Papa a arrêté de boire mais il est extrême » : la fille de Renaud, Lolita Séchan se confie sur son père

Le Parisien

Interview

Culture & loisirs, Musique

N° 25231, 7 octobre 2025

Par Le Parisien
Le 6 octobre 2025 à 20h18

Alors que le chanteur Renaud fête ses 50 ans de carrière, sa fille et désormais manageuse Lolita co-signe un superbe livre sur sa vie et sa carrière, riche de témoignages et documents inédits. Rencontre rare.


Propos recueillis par
Éric Bureau

Lolita Séchan, la fille du chanteur Renaud, sort un livre sur son père : «On a gardé pour nous énormément de notre intimité, mais on a nommé les choses, les non-dits familiaux, sa paranoïa…» LP

Renaud a parlé d’elle dans chacun de ses albums, « Morgane de toi », « Mistral gagnant », « Elle a vu le loup », « C’est pas du pipeau », « Adieu l’enfance », « L.O.L.I.T.A ». Il l’a même mise en photo sur la pochette de « Morgane de toi » et sur scène sur une balançoire en 1988. On comprend que pendant longtemps, Lolita Séchan, la fille qu’il a eue avec sa première femme et éternelle amie, Dominique, n’ait pas voulu parler de son père pour préserver sa carrière d’autrice de BD et de livres pour enfants… et sa santé mentale.

Comme elle le dit dans le beau et riche livre qu’elle co-signe avec le journaliste Erwan L’Eléouet pour les 50 ans de carrière de son père, elle traçait sa route pour ne pas être « dévorée ». Mais depuis deux ans, les choses ont changé. Lolita, 45 ans, est officiellement sa manageuse et agent et elle accepte désormais d’évoquer leurs liens et projets. Avec sincérité et pudeur.

Pourquoi cosigner un livre sur votre père, alors qu’il y en a déjà tant ?
LOLITA SÉCHAN. Pour les 50 ans de carrière de papa, plusieurs maisons d’éditions l’ont démarché. Je me suis dit qu’il était préférable de choisir nous-mêmes l’éditeur et l’auteur et de nous focaliser sur son parcours artistique, poétique et politique. Je ne suis pas biographe de mon père, surtout pas, j’ai donc cherché un journaliste et Erwan L’Éléouet s’est vite imposé. Je n’ai jamais lu un livre sur mon père. Mais lui a déjà écrit une biographie et a une relation de confiance avec ma mère. Je me suis chargé de réunir les documents et de recueillir les témoignages inédits des intimes.

Ça me faisait plaisir d’avoir ce personnage miroir, cette Lola, que je pouvais prendre comme cape de super-héroïne

Le livre est très honnête, à la fois sur les parents « collabos » de Renaud (pendant la Seconde Guerre mondiale, sa mère a été secrétaire à Radio Paris, station de la propagande allemande, et son père traducteur de dépêches venues d’Allemagne), ses traumas, ses addictions…
On a gardé pour nous énormément de notre intimité, mais on a nommé les choses, les non-dits familiaux, sa paranoïa… Le plus intime, pour moi, ce sont les lettres qu’il écrivait à ses femmes, à moi, à François Mitterrand, à Coluche… Il fallait les montrer pour mieux comprendre sa sensibilité et sa complexité.

Vous l’avez sauvé plusieurs fois…
Ce n’est pas une femme seule mais tout un village qui l’a sauvé. Ma mère l’a longtemps accompagné, j’ai pris la suite, son ami d’enfance Jérôme, qui est médecin, est précieux, Pierre et Bloodi, ses anges gardiens, sont indispensables, sa femme Cerise… Mais c’est lui qui a sa force de vie, de remonter sur scène, de refaire des albums. Et c’est toujours lui qui décide. Dans plusieurs moments critiques, on m’avait parlé de le placer sous tutelle, mais c’est impensable de lui enlever sa liberté… même la liberté de se tuer.

Aujourd’hui, ça va mieux.
Il a arrêté de fumer et de boire. Mais il est extrême, donc il compense avec le sucre et la vapoteuse. Il a besoin de vibrer, d’un comportement extrême, et en vieillissant c’est de plus en plus difficile. J’ai pas mal hérité de ça.

Justement, que vous a-t-il transmis ?
L’amour de la BD, des mots, du cinéma, le rapport à la création, la conscience sociale, politique, écologique, le mélange d’empathie et d’humour, la foi dans le collectif, le côté anticlérical, l’hypersensibilité…

En quoi consiste le management de Renaud ?
Le protéger et protéger son œuvre. Jamais je n’aurais envisagé faire ça, c’était pour moi la sortie de route (elle rit). Mais comme tous les artistes il a été volé, manipulé, poussé à faire des trucs moches… Être manageuse, c’est la suite logique de ce que je fais depuis vingt ans. C’est très compliqué d’être aidant, ma mère l’a vécu, sa nouvelle compagne le vit, papa est complexe à vivre. Ma philosophie, c’est que tant qu’il est vivant, on fait tout ensemble. Et que plus on prépare les choses du vivant des gens, mieux ça se passe après.

Paris (XVe), ce lundi. « Dans plusieurs moments critiques, on m’avait parlé de le placer sous tutelle, mais c’est impensable de lui enlever sa liberté… même la liberté de se tuer », confie Lolita Séchan.
LP/JEAN-BAPTISTE QUENTIN

Cerise, sa femme, aurait pu tenir ce rôle à votre place…
Je l’ai pris avant qu’elle n’arrive et je pense que la femme d’un artiste n’a pas vocation à être manageuse. Nous avons le même âge, elle et moi, et je suis quand même plus légitime à parler de la vie et de la carrière de mon père. C’est aux enfants de Renaud de prendre les décisions artistiques du futur, c’est important.

C’était pesant d’être dans ses chansons ?
Comme tous les artistes, il est un peu vampirique, il prend autour de lui. Il a créé des personnages de ma mère, de moi, a parlé du système scolaire à travers moi. La seule qui m’a gênée, c’est « Elle a vu le loup », qui est sortie quand j’avais 22 ans. En tant que femme, je considérais qu’un père n’avait pas à parler de la sexualité de sa fille et de sa copine (Marylou dans la chanson). Sinon, ça me faisait plaisir d’avoir ce personnage miroir, cette petite Lolita, Lola, que je pouvais prendre comme cape de super-héroïne. En plus, cela ne suscitait que de la bienveillance chez les gens.

C’est difficile d’être la fille de Renaud?
C’est une question compliquée. D’un côté, j’ai eu une chance folle, j’ai été protégée économiquement, j’ai rencontré des gens exceptionnels. Mon père et ma mère sont comme des frère et sœur pour moi. Ce qui est compliqué, c’est quand on est adolescente et qu’on est l’enfant de quelqu’un qui traverse une période complexe médicalement. Mais c’est comme tout le monde, c’est juste difficile d’avoir des parents (rires).

Que préparez-vous désormais?
Un documentaire pour France Télévisions pour le printemps 2026 et un gros événement en mai 2026, pour clore le 50e anniversaire. Ce n’est pas une tournée, ce sera court et ponctuel. Mon père essaie d’écrire, mais il faut qu’il prenne le temps. Ses mots, c’est le cœur de tout. Et je ne le pousserai pas à faire un double album avec des textes qu’il a jetés dans les années 1970. Mon but est de faire les plus belles choses possibles.

« Renaud, le livre », par Erwan L’Éléouet et Lolita Séchan, Ed. de La Martinière, 328 pages, 44,90 €, sortie vendredi.

  

Source : Le Parisien (ici, et ici)