Parés pour le tennis

Charlie Hebdo

N° 71, 3 novembre 1993

Le tennis est le plus chiant de tous les sports et je m’y connais : j’y ai joué une heure en 1963. C’était sur un court tout beau-tout neuf que la Ville de Paris venait de construire en lieu et place de mon terrain vague préféré, porte d’Orléans, à la lisière du périphérique, là où les plus belles années de ma vie s’écoulèrent dans l’attente imbécile des suivantes. Ce jour-là, en fracassant ma raquette sur la tronche de mon prof, je sus que le prochain mec qui me verrait sur un court n’était pas encore né.

Ce préambule ne doit en rien vous dissuader si vous voulez vraiment vous faire chier, le tennis étant, depuis quelques années, un sport ouvert à tous, je pense même que plus vous serez d’imbéciles à aller courir après la baballe, plus les allées et les galeries du Muséum national d’histoire naturelle, épar­gnées par les hordes populacières, seront douces à arpenter. Et ne voyez pas là un quelconque mépris pour la sueur au profit de la science, simplement une préférence acharnée pour le silence et la solitude plutôt que pour les activités de masse, de groupe, de meute. Une branlette, oui, une partouze, non ! À part peut-être la révolution (et encore, je me demande…), quelle est, finalement, l’activité collective qui enrichit dura­blement l’Homme et sa fiancée ou lui promet une vie plus har­monieuse, une destinée moins dégueulasse ? Le football ? La guerre ? Le marathon de Paris ? La queue chez Inno ? Hélène au Zénith ? La plage de La Grande-Motte en juillet ? Paris au mois d’août ? Le mont Saint-Michel ? Les arènes de Nîmes ? L’arrivée du Tour ? Le Paris-Dakar ? La Croisette pendant le Festival ? Les Champs pendant le défilé ? Le métro à toute heure ? Le public chez Foucault ? Les soldes chez Tati ? L’au­dimat chez TF1 ? Non, allons, soyons sérieux, Brassens avait raison, comme toujours : dès qu’on est plus de quatre, on est une bande de cons, point final.

Au tennis, en double, avec l’arbitre, on est cinq.

 

  

Source : Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo (et celles qu’on a oubliées)