DISPARITION.
Samedi 10 mai 2008 | Le Parisien

Animateur de « la Chance aux chansons » mais aussi écrivain à succès et parolier reconnu – Dalida lui devait « Il venait d’avoir 18 ans » -, il s’est éteint hier, dans sa maison du Limousin, emporté par un cancer à 62 ans.
C’ÉTAIT QUELQU’UN qui dînait tôt. Aux amis qu’il invitait dans son appartement tout en boiseries et tentures émeraude de l’île Saint-Louis, il disait : « Sois là à 19 heures », et le Tout-Paris raccourcissait ses heures pour partager avec cet homme à la courtoisie aiguisée une soirée de potins qui pouvait fort bien se finir en chansons. Mais, depuis plusieurs mois, les volets du quai d’Orléans restaient fermés.
France 2 avait détourné ses projecteurs de l’animateur de la célèbre « Chance aux chansons », puis de « Chanter la vie ». Depuis, Pascal Sevran, décédé hier à Limoges (Haute-Vienne) d’un cancer à l’âge de 62 ans, s’était réfugié dans sa propriété de Morterolles-sur-Semme, dans le Limousin, où il espérait voir passer deux orages. Contre le premier, cette maladie qu’il refusait de nommer, il ne pouvait rien. Le second était entièrement de sa faute. Il avait éclaté à la page 214 de son avant-dernier ouvrage, « le Privilège des jonquilles », sorti au début de 2006. Dans un passage consacré à la famine au Niger, Sevran écrivait ceci : « Un carnage. Les coupables sont facilement identifiables, ils signent leurs crimes en copulant à tout va, la mort est au bout de leur bite. »
Le tollé provoqué par ces propos aura signé la fin d’une carrière. Les mots, qu’il maniait comme des armes et dont il huilait amoureusement les mécanismes, s’étaient retournés contre lui. Il y a des gens qui meurent deux fois.
Parisien fou de sa province
Aujourd’hui, Tintin est triste. Non pas le reporter créé par Hergé, mais le réalisateur des émissions de Jean-Claude Jouhaud, alias Pascal Sevran, à qui ce dernier s’adressait toujours hors cadre en s’exclamant : « Ah, on est bien ! Hein, Tintin ? » Sur l’écran, des jeunes gens brushés, vêtus de chemises rose bonbon, chantaient avec conviction des romances à fort taux de cholestérol, tandis que des figurants dodelinaient la tête en sirotant un soda. Sevran les annonçait et les désannonçait avec un sérieux de porte-parole à l’heure d’un remaniement ministériel.
Il était l’un des visages de la France, moqué par les uns, adoré par les autres, à commencer par Renaud ou Bruel ; toujours en porte-à-faux avec quelque chose ou quelqu’un ; jamais clairement déterminable : mitterrandolâtre devenu sarkolâtre ; Parisien fou de sa province ; ringard à la mode ; grande gueule vénérant le silence ; un jour écrivain (« Vichy Dancing », « Un garçon de France »…), un autre « mirliflore à la télévision » ; plus seul qu’entouré. Le voir signer ses livres ne donnait pas envie de le connaître. Sevran semblait n’aimer personne, et surtout pas ces bataillons de vieilles dames énamourées qui se posaient en essaim sur son stand. Quel non-gendre idéal reconnaissaient-elles donc dans cette machine à potins, homosexuel déclaré, abasourdi par la mort de son compagnon Stéphane Chomont, disparu à 35 ans en 1998 ?
Pascal Sevran aura eu un destin tel qu’on pourrait en lire chez Balzac et Maupassant, version XXe siècle. Celui d’un garçon coiffeur, fils d’un chauffeur de taxi et d’une mère couturière, élève du Petit Conservatoire de Mireille, secrétaire onze ans durant du philosophe Emmanuel Berl, et qui doit beaucoup, sinon tout, à Dalida. C’est pour elle qu’il vint proposer en tremblant, en 1975, l’inoubliable « Il venait d’avoir 18 ans ». Des centaines de chansons suivront pour un aréopage éclectique d’interprètes : Lucienne Boyer, Zizi Jeanmaire, Colette Renard, Dick Rivers, Mireille Mathieu… En 2001, sa « Chance aux chansons » ayant une nouvelle fois été momentanément jetée aux orties, Sevran était retourné murmurer à l’oreille de ses ânes, des baudets du Poitou. Leurs noms ? Chanteur et Baladin.
Un hommage lui sera rendu mardi à 10 h 30, à l’église Saint-Louis-en-l’Ile de Paris.
Source : Le Parisien