Charlie Hebdo
N° 207, 5 juin 1996
Marre qu’on me pince les fesses au bureau
Je sortais de chez moi l’autre lundi, ma chronique hebdomadaire sous le bras pour l’aller porter au journal, quand un type m’aborde : « Salut, Renaud ! J’habite dans le coin, ça fait un moment que j’te croise, j’ai jamais osé t’aborder mais là, faut qu’j’te dise, tes papiers dans Charlie, franch’ment tu t’foules pas ! Y en a vraiment des pas terribles ! » Honnête, je lui réponds que je suis assez d’accord avec lui : des fois y sont pas terribles, et que même celui sur Montauban, que je venais de finir, à mon avis il allait pas aimer. Comme je m’y attendais il me reproche alors de pas assez balancer, dénoncer, ruer dans les brancards, m’indigner et ceci cela. Comme d’hab’ je réponds que tous mes potes du journal font ça très bien, mieux que moi, que j’éprouve la même colère, le même dégoût qu’eux et lui devant les dégueulasseries quotidiennes commises par nos contemporains ici et ailleurs mais que je ne me sens pas assez costaud et suis bien trop désabusé pour balancer chaque semaine un coup de gueule, de griffe, de pied, dans la crapuleuse fourmilière où le monde se décompose. « Ça m’arrive assez souvent d’écrire méchant, d’écrire contre, mais je ne peux pas m’empêcher de traiter des sujets tout à fait anodins liés à ma vie quotidienne, juste pour le plaisir d‘écrire, de raconter, de jouer avec les mots, les idées, les sentiments. J’essaie d’amener un peu de fantaisie, des fois je trouve le journal un peu minant… » J’ai beau rajouter que si beaucoup de lecteurs me témoignent leur attachement à ma prose hebdomadaire, je ne doute pas que d’autres détestent ça, que ni dans mes chansons, ni dans ma vie, ni à Charlie je n’ai jamais et la prétention ou même le désir de plaire à tout le monde, il n’a pas l’air convaincu. « Ouais mais quand même ! Des fois c’est vraiment chiant, c’que tu racontes ! Pourquoi t’écris toutes les semaines si t’as rien à dire ? Pour l’argent ? » J’ai bien envie de lui répondre que oui, pour l’énerver, mais j’ai peur que ça l’énerve vraiment. « L’autre jour, ta chronique sur l’auto-stoppeuse qu’avait pas voulu monter dans ta bagnole, franchement… Nulle ! Pis d’abord, pourquoi tu roules en voiture japonaise ? Tu peux pas acheter français pour aider l’économie, non ? » Ah, d’accord, j’ai affaire à un communiste ! Il commence à m’agacer. Il a choisi un mauvais exemple, la chronique de l’auto-stoppeuse, justement, je l’aimais bien. Je décide de conclure, d’autant qu’il faut que j’y aille, je suis à la bourre. « Mais tu sais, si ça peut te faire plaisir, t’as plus longtemps à me supporter, fin juin, j’arrête. J’ai encore plein de concerts jusqu’à fin juillet, une cinquantaine d’autres en octobre-novembre-décembre, et j’ai envie de me remettre à l’écriture de mes chansonnettes. Ma présence à Charlie me vaut trop de courrier (sympa ou pas), y répondre me coûte deux ou trois jours par semaine, prise de tête incompatible avec le rien-foutisme nécessaire à l’inspiration chansonnière. »
J’avais le vain espoir qu’il me dissuade un petit peu, qu’il me dise de continuer quand même parce que des fois il aimait quand même bien ça, mais pas du tout. Il est parti en me redisant que, franchement, mes papiers, ils étaient pas terribles.
Sources : Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo (et celles qu’on a oubliées) et le HLM des Fans de Renaud