Putain, trente ans…

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Le billet du p’tit Nicolas

Chronique 09/05/11 à 20:00 | par Nicolas Roux

Fête à la Bastille après l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République le 10 mai 1981. (Photo by DOMINIQUE FAGET / ARCHIVES / AFP)

Trente ans. Mon âge. C’est dire si je n’ai pas beaucoup de souvenirs. Je devrais dire aucun, mais je crois que c’est faux. J’en ai quand même. Ça existe les souvenirs par procuration, non ? En tout cas, il me semble que je revis les klaxons, l’espoir, les larmes, les frissons, les demains, les possibles et les mains nerveuses de ceux qui voyaient déjà les chars moscovites descendre les Champs-Élysées. Bref, le 10 mai 1981 à 20 heures, la gauche est au pouvoir. Je pourrais dire que ce n’est pas la vraie gauche, que Mitterrand n’a jamais été un président socialiste, qu’il a joué les « on ne savait pas ; on ne pouvait pas savoir », les « ce n’est pas de notre faute, c’est la crise », les « il faut ce qu’il faut mon pauvre môssieur ! », je m’en fous. L’important ce n’est pas l’homme, c’est ceux qui l’ont élu. Ce en quoi ils croyaient. La gauche était au pouvoir pour un monde meilleur. Une France avec des vrais morceaux de liberté, d’égalité et de fraternité dedans. Un élan. Une union. Un espoir. C’est beau l’espoir. Mais ça ne dure pas.

Je voudrais bien n’appartenir à rien ni à personne, mais ce n’est pas le cas. Cette génération, c’est la mienne. Et elle me rend un peu triste. Elle s’est perdue. Elle a trente ans et elle ne croit plus en rien, ou alors en Dieu, mais ça ne compte pas. C’est encore pire que ce que je pensais. On est passé de la génération cynique à celle qui doute. Pour le moindre truc, il faut des preuves. On se méfie, on remet en cause, on crie à la conspiration. Rien n’est vrai. Tout est manipulation. Des attentats du 11 septembre à la mort de Ben Laden, en passant par la victoire du Barça ou le dernier tube de Lady Gaga. La vérité : on nous ment !

Mais cette obsession du mensonge, ce n’est même pas le pire. Je me souviens, moi, d’une petite main jaune avec écrit : « Touche pas à mon pote ». Cette main, tendue évidemment, protectrice, elle a disparu. Et les chansons qui l’accompagnaient sont mortes avec elle. Renaud ne chante plus. Les rappeurs préfèrent les punchlines qui tabassent. Les rockeurs sont trop jeunes et les chanteurs français ne voudraient surtout pas donner de leçon. On ne veut froisser personne. Bien sûr, dans sa vie on est « plutôt de gauche », mais qui est-on pour dire quoi penser ? Alors on se planque sous des textes bien écrits. De temps en temps, on laisse échapper un peu d’agacement, une petite crainte comme une réminiscence. Mais ça ne dure pas. On revient à des choses plus quotidiennes ou plus rêveuses. Des choses très belles parfois, mais pas franchement politiques. À part, bien sûr, ceux qui rappellent qu’on a tous le même soleil. Et l’eau, même tiède, ça mouille, merci.

Je voudrais de l’engagé. De la colère. De l’indigné. Bordel ! Il se passe quand même assez de saloperies sur cette planète et même dans ce pays pour que ça inspire quelques chansons méchantes. Des dégueulasseries, il y en a tous les jours ! Des raisons de gueuler, il y en a trois milles à la seconde. Il m’en vient plein les doigts des trucs à vomir. Ce qui manque, ce n’est donc pas les raisons, c’est le cœur. Les chanteurs d’aujourd’hui ont des carences d’amour. Ils ne savent plus aimer. Ils écrivent pour eux, ils pondent des plaintes rétrécies, ils vivent recroquevillés sur leur malheur. La misère, pourtant de plus en plus présente, est de moins en moins partagée.

Donc, je suis nostalgique de cette époque où on descendait dans la rue, défiler Bastille-Nation, pour gueuler « Ah Le Pen si ta mère avait connu l’avortement ! », en s’offusquant que des colleurs d’affiches se transforment en tireurs de Comoriens. Je suis en manque de cette époque où ce qui comptait c’était les autres et où on était prêts à se battre pour ça. Et où il y avait une bande son qui disait tout ça. L’espoir, l’amour, la vie. J’ai trente ans et je ne veux pas mourir, en fait. En revanche, je voudrais bien que Renaud revienne. Si tu me lis, du fond de ta torpeur et de ton exil banlieusard, de ton ricard et de ta déprime, reviens ! Si tu ne le fais pas pour toi, fais le pour nous. On a besoin de toi. Tintintin, laisse pas béton…

  

Source : AlloMusic