
7 décembre 2025
Renaud a bien sûr énormément et immensément compté dans mon parcours : il est de ceux, avec Brel et Cavanna, qui l’ont fait dérailler ! Je me revois, à dix ans je dirais, empruntant un peu au pif des cassettes audio à la bibliothèque municipale d’Amiens, dans une annexe, aujourd’hui devenue un poste de police. Je me revois avec en main cet album où Renaud et Dominique sont enlacés et, derrière, une bagnole qui crame. De retour à la maison, je suis scotché au poste, subjugué, tétanisé par « Ma Gonzesse », « La Tire à Dédé », « C’est mon dernier bal », « Chanson pour Pierrot », « Peau aime », des textes que bientôt je me réciterai, que j’apprendrai par cœur : ah bon, on peut faire ça, avec la langue ? Avec la chanson ? Autant de révolte et d’humour, autant d’émotion ? C’est un vrai choc. Un choc esthétique et politique. Bien sûr, je copie la cassette. Et je vais chercher les autres. Et je les copie toutes. Puis j’achète des livres sur Renaud et je colle un poster de lui dans ma chambre. Renaud exprime ma révolte, il la nourrit aussi.
À cause de lui, pas tout seul peut-être, mais pour beaucoup quand même, je me revendique communiste en sixième. C’est malvenu : mes parents viennent de me mettre dans le privé, dans le collège le plus huppé d’Amiens. J’en suis le Rouge et marqué au fer de la même couleur. Mais qu’importe : la force est avec moi, c’est-à-dire Renaud !
Je me souviens du jour, navrant, désespérant, où Renaud est passé en tournée à Amiens. « Visage pâle rencontrer public ». J’ai quatorze ans. Dans ma famille, jusqu’alors, jamais nous ne sommes allés à un concert, et j’ai de trop mauvais bulletins pour demander une faveur. Soirée morbide : je me morfonds, tandis que mon idole est là !
Au lycée, je me mets à écrire des poèmes (pourvu qu’on ne les retrouve pas !) dont il est l’un des inspirateurs parmi d’autres.
Et puis, pour mon bac, ma sœur qui m’adore va m’offrir l’intégrale de Renaud en CD, dans une boîte en acier.
J’ai une théorie.
Mistral gagnant, c’était trop beau, mais vraiment trop. Après une telle grâce, on ne peut que retomber, chuter, c’est une malédiction. Et ensuite, en toute franchise, je décroche lentement…
Mais c’est évident : comme le chanterait Johnny, j’ai en moi une grosse part de Renaud, dans ce mélange de révolte, d’humour et d’émotion. Son œuvre, reçue comme un coup de poing à la fin de mon enfance, à l’orée de mon adolescence, avec d’autres, a bousculé mon destin.
Qu’il en soit remercié et damné !
François Ruffin
Source : François Ruffin
