
18.09.2012, 14:14
PIERRE-ALAIN BRENZIKOFER
HUGUES AUFRAY
Troubadour depuis 1948, l’artiste transgénérationnel sera à La Chaux-d’Abel vendredi soir

Il ne se contente pas de chanter l’amitié, Hugues Aufray. Il la pratique. Parce que son ami Yves Piaget lui a demandé de donner un petit coup de pouce à l’équipe du Festival des vents, il a fait comme s’il n’avait pas encore un concert samedi en Belgique. A 83 ans, il trônera bel et bien ce vendredi sous le chapiteau de La Chaux-d’Abel pour un récital qui promet beaucoup. Ceux qui ont écouté son dernier album (voir ci-dessous) ont pu constater que ce grand Monsieur, qui traverse les décennies avec élégance et presque sans prendre une ride, a toujours cette voix unique, triste et envoûtante à la fois.
L’autre soir, d’ailleurs, quand on l’a joint au téléphone, on a pu constater qu’il n’a perdu ni son énergie, ni sa fougue. Et surtout pas ce côté iconoclaste qui en a déjà surpris plus d’un. Preuve qu’il n’est pas seulement le lisse et gentil personnage que chacun aimerait accueillir autour de son feu de camp! Un certain général de Gaulle l’avait d’ailleurs qualifié de conservateur et de progressiste à la fois. Est-ce toujours le cas, Hugues?
«Plus que jamais! Tenez, j’ai même inventé un mot pour me qualifier: réactionniste. Action et réaction ne s’opposent pas forcément. Du reste, je ne comprends pas pourquoi réaction a donné réactionnaire. Soit vieux con.»
Tout le contraire du réactionniste Aufray qui, grâce à ce néologisme, se veut homme de progrès prompt à réagir. «Mais le progrès ne pourra s’accomplir que si on tient compte du passé. Sans ses racines, un arbre meurt. Et nous avons tous des racines culturelles, ethniques, et j’en passe.»
Comme quoi, l’essentiel consisterait à conserver les bonnes choses, tout en allant à la pêche aux nouvelles idées: «Moi, j’ai souvent des idées d’avant-garde. Mais je ne vais quand même pas démolir ce qui nous nourrit.»
Petit-bourgeois?
Dans ce contexte, on ose se demander si «Adieu M. le professeur» en 1968, c’était pas de la provoc. «Oui, mais de la provoc gentille, dénuée de violence. Tout le contraire des rappeurs actuels. Pour en revenir à 68, toutes les révolutions ont échoué, qu’elles soient philosophiques ou religieuses. La française, notamment. Ainsi, la nature est plus réformatrice que les révolutions. Ces dernières sont trop violentes. Et gare au retour de bâton.»
«J’ai composé «Adieu M. le professeur» quand j’ai senti venir la catastrophe dans le milieu éducatif pour les trente prochaines années. Mon pote Renaud m’a traité de petit-bourgeois et m’a demandé si je n’avais pas honte d’avoir écrit un pareil texte. Voyez-vous, la France est le pays le plus visité du monde. Mais que vient-on voir? Versailles, le Louvre, les châteaux de la Loire. Ce que les gens apprécient le plus, c’est l’héritage de quinze siècles de monarchie. Moi, j’avais composé une chanson réformiste. Elle signifiait ‹faites gaffe, ne soyez pas trop tolérants avec les enfants›. Aujourd’hui, ils fument en classe et les profs se retrouvent parfois avec un couteau dans le ventre. Personnellement, je suis pour les uniformes dans les collèges. Modernes, avec des T-shirts. Mais dans le sens de l’égalité.»
En tout cas, ne l’accusez jamais d’être passéiste. «Je suis exactement le contraire, à l’avant-garde. Mais pour cette chanson, j’ai été saqué par les médias.»
En écoutant «Troubador since 1948», son dernier album, où il réinvente les plus belles chansons de son répertoire, on se rend compte à quel point l’homme a toujours été un passeur, un formidable découvreur de rythmes, de genres et de mélodies venues d’ailleurs. Et, surtout, on constate à quel point il n’a pas d’héritier. «J’ai effectivement fait ce travail de passeur. Un peu comme sur les fleuves quand il n’y avait pas de pont. Aujourd’hui Cabrel et Renaud découvrent Dylan 40 ans après. Ils ont effectivement été longs à venir. Alors, oui, j’ai développé quelque chose. Mais, la greffe culturelle a bien pris. De toute façon, la bonne chanson française nous vient toujours de l’étranger. Charles Trenet a amené le jazz. Après il y a eu le rock et tout et tout. Et les gens ne s’en rendent plus compte. Ils croient que c’est de la vraie chanson française.»
A 83 ans, qu’est-ce qui fait courir Hugues Aufray? Eh bien, dit-il, sa nature consiste à être actif. Actuellement, il sculpte en prévision d’une exposition au Musée Maillol, à Banyuls, agendée pour la fin 2013. Et il retrouve toujours ses musiciens avec un immense plaisir: «Je vis au jour le jour comme la cigale. Comme elle, je me retrouve souvent fort dépourvu. Quant à chanter, c’est naturel. Ce n’est pas un travail, cela ne l’a jamais été. Bon, c’est parfois un peu pénible d’aller à la télé ou à la radio. Par contre, quand je suis sur scène, je suis le maître. Sans être agressif ou provocateur. »
Un conseil pour Jojo?
Au fait, aurait-il un conseil à donner à Johnny, qui fait presque figure de vieillard à côté de lui? «Je lui en ai déjà donné quelques-uns. Ainsi qu’à Renaud. Mais ça ne sert à rien. Comme on fait son lit, on se couche. Moi, je préfère conseiller des jeunes. Parfois, ils n’ont pas conscience des cycles biologiques de la nature. A 7 ans, il y a des choses qu’on ne fait pas à 14 ans, et ainsi de suite. Boire de l’alcool, ce n’est pas la même chose si on a 15 ans ou 60 ans. Il y a une confusion terrible dans ce monde où les jeunes veulent avoir les mêmes droits que les vieux.»
Nous l’avons dit plus haut, quand l’horloger-bijoutier Yves Piaget, avec qui il a fait du cheval à Bellelay et ailleurs, lui demande un service, Hugues Aufray lâche tout ou presque: «Il est vrai que si ce n’est pas lui qui m’avait proposé de venir à La Chaux-d’Abel, je ne l’aurais pas fait. Il ne faut pas exagérer. Mais je dois énormément à Yves qui m’a toujours soutenu et compris.»
Aujourd’hui, qu’est ce qui révolte Hugues Aufray? Et, au contraire, le rend plein d’espoir? A l’entendre, personne ne peut porter à lui seul toute la misère du monde. Ainsi, il ne souhaite pas se mêler des problèmes de l’Iran ou du Japon qui le dépassent. Côté France, il déplore tous ces «mensonges en politique» et va même jusqu’à affirmer que si on veut une politique de gauche, il faut voter pour la droite et réciproquement: «Regardez ce que fait Manuel Vals, le ministre de l’Intérieur. Si son action s’était faite sous Sarko, on aurait hurlé au fascisme. La gauche libertaire et la droite totalitaire? C’est tout le contraire. Mais ce combat systématique est complètement obsolète. Et puis, s’il y a le feu à la forêt, il faut essayer de l’éteindre, pas faire des discours. Je sais qu’on parle d’actions à court, moyen et long terme. Le feu, ce n’est certes pas du long terme. Et il y a le feu en France et en Europe.

«Le progrès ne peut se faire que si l’on tient compte du passé. Sinon, bonjour les dégâts…»
Demeure malgré tout l’espoir. Pour Hugues Aufray, l’homme est ainsi fait qu’il attend que les choses aillent très mal pour réagir. Le chanteur, lui, se dit lucide et espère pouvoir transmettre cette qualité. C’est qu’il s’agit de regarder le monde droit dans les yeux. Il ne suffit pas de couper le robinet quand on se lave les dents. Par contre il faudra retrouver l’énergie et l’autonomie d’autrefois. Son succès ininterrompu auprès de quatre générations, voire plus? Il ne se l’explique pas et se contente de le constater en remerciant Dieu. Il a d’ailleurs le sentiment et même la certitude de ne pas être au bout de sa vie.
Toujours des projets
Des projets? Il sera au Palais des Congrès le 11 octobre (à Paris, pas à Bienne!) et espère réaliser un, voire deux ou trois nouveaux disques. Très créatif désormais en peinture comme en sculpture, il entend accessoirement s’investir de façon plus évidente dans ce qu’il nomme un travail de restauration des valeurs fondamentales de la société. «40 ans après, on peut dire que Mai 68 est un échec. Quant au mariage gay, je voudrais un référendum. Je n’accepte pas qu’on parle de mariage. C’est un mot français qui a un sens. Une église n’est pas une mosquée. Un temple protestant n’est pas une synagogue. Mariage signifie union entre deux êtres différents. Qu’on trouve un autre mot!»
Reste à évoquer le concert de vendredi. «Dites que le récital tiendra compte du passé, du présent et même du futur. »
Chic, il y aura des surprises. ![]()
Cet incroyable talent de passeur
NOUVEL ALBUM «Troubador since 1948», le nouvel album d’Hugues Aufray, pourrait éventuellement décourager quelques blasés à la lecture de la pochette. On y découvre en effet une majorité de titres connus, voire archiconnus. Mais halte, manœuvres! Comme il le rappelle lui-même sur son site Web, l’homme est un importateur. Qui traque les mélodies au Brésil comme au Mexique, en Amérique du Nord comme en Espagne et même ailleurs.

Un passeur, aussi, comme il nous l’a confié l’autre soir, qui a toujours rapporté des chansons de ses voyages. Pour leur coller des paroles différentes de celles de la version originale, souvent, ou pour les traduire même si l’entreprise peut parfois se révéler difficile ou même casse-gueule quand le «traduit» n’est autre que Bob Dylan.
Sur ce disque, Hugues Aufray a demandé à son arrangeur de (re)donner à chaque chanson une couleur locale. Grâce aussi à une pléiade de grands musiciens – on dénote même la présence d’Albert Lee, sideman de Clapton, de John McFee (Doobie Brothers) et de David Hidalgo (Los Lobos) –, Dylan sonne bel et bien américain, «Santiano» très maritime, et ainsi de suite.
Le vétéran propose ici deux versions différentes du traditionnel «House of the rising sun». «Les portes du pénitencier» qu’il écrivit pour Johnny, bien sûr. Mais également «L’hôtel du soleil levant», où il est question de jeunes prostituées. On a aussi beaucoup apprécié la nouvelle interprétation des «Crayons de couleur», magnifique chanson contre le racisme. «Stewball» est triste à souhait et «Céline» fera (re)pleurer toutes les grandes sœurs. Mais pas de souci! Il y a aussi des hymnes moins connus et d’heureuses découvertes. A déguster d’urgence juste avant le concert de vendredi.
PABR
Source : Le Journal du Jura