
Critique
Vous croyez tout savoir sur l’auteur de « Mistral gagnant » ? Tancrède Ramonet explore la face cachée du chanteur, de ses blessures familiales à ses démons intimes, dans un portrait ample et sensible. Ce soir à 21h10 sur France 2.

Il faut toujours remonter à l’enfance. En balayant la vie du chanteur Renaud, 73 ans, le documentariste Tancrède Ramonet l’a bien compris : et si les clés pour comprendre l’artiste aux 25 millions de disques vendus se trouvaient dans son passé ? En plus de deux heures, le réalisateur livre un portrait enquêté sur celui qui, en cinquante ans de carrière, a gagné une place incontestable au panthéon de la chanson française aux côtés de Brel, Brassens et Barbara.
Il faut dire que Ramonet, à qui l’on doit déjà « Ni Dieu ni maître » sur l’histoire de l’anarchisme, était l’homme de la situation pour raconter le plus gauchiste des chanteurs français. Il a su obtenir la confiance des intimes : Dominique, la première épouse et mère de Lolita, David, le frère jumeau, Jérôme, l’ami d’enfance, Mourad Malki, le musicien et ami de toujours. Avec eux, il recompose la vie de Renaud Séchan, petit Gavroche du 14e, devenu soixante-huitard sur les barricades du Quartier latin à 16 ans, puis homme de tous les combats en faveur des opprimés, contre le racisme, l’apartheid, la domination masculine.
Une plume acérée
Le journaliste explore aussi d’autres facettes moins connues : l’attentat de l’OAS survenu dans l’appartement familial en 1962 ; le protestantisme qui explique peut-être ce parti pris viscéral pour les minorités persécutées ; le désir, avant tout, d’être comédien, qu’il finira par réaliser à 41 ans dans « Germinal », son premier et unique grand rôle. Le documentaire réussit un autre tour de force : rendre justice à sa plume acérée avec laquelle il a élevé la chanson tantôt contestataire, tantôt sensible au rang de poésie populaire. D’« Hexagone » à « Mistral gagnant », de « Laisse béton » à « En cloque », son oeuvre a su toucher à l’universel en abordant le personnel – 24 chansons sont consacrées à sa fille.
Mais ce que le documentaire révèle surtout, c’est l’épaisseur de l’ombre portée sur la famille Séchan. Le grand-père maternel, Oscar Mériaux, syndicaliste devenu fasciste, passé par le Parti populaire français de Doriot, condamné à mort par contumace à la Libération. Les parents, Olivier et Solange, qui se sont rencontrés à Radio-Paris, organe de propagande nazie. Le père, écrivain raté, effacé par la célébrité de son fils au point d’écrire dans son carnet que « son succès [le] tue ». Une blessure éternelle pour Renaud, qui ne réussira jamais à vivre celui-ci sereinement.
L’alcool comme seul remède
Tancrède Ramonet convoque les archives pour les mettre en regard avec les épreuves traversées par le chanteur : une première crise de paranoïa à Moscou en 1985 ; son effondrement à Cuba, dix ans plus tard, où il se barricade dans sa chambre, convaincu que les services secrets veulent l’assassiner ; ces nuits à Montparnasse à noter des plaques minéralogiques repérées par la fenêtre. Et si ces délires prenaient racine dans ce passé enfoui depuis toujours ? La suite, on la connaît : l’alcool comme seul remède et vingt-deux ans d’amour fou avec Dominique qui vole en éclats.
Renaud renaîtra de ses cendres plusieurs fois : l’album « Boucan d’enfer » avec les titres « Docteur Renaud, mister Renard » et « Manhattan-Kaboul » (220 000 passages radio), le Phénix Tour… « J’aimerais bien que mes chansons soient, dans plusieurs années, un fragment de témoignage de ce que fut l’époque », disait-il à 26 ans. Elles sont aujourd’hui intemporelles. Porté par un commentaire d’une grande finesse, ce documentaire rend justice à l’un des auteurs-compositeurs-interprètes les plus attachants de la scène française.
Mardi 12 mai à 21h10 sur France 2. Documentaire de Tancrède Ramonet (2026). 2h20. (Disponible à la demande sur France.tv).
Le Nouvel Observateur
Source : Le Nouvel Obs