
N° 34, Novembre-Décembre 2025 – Janvier 2026
Derrière la pochette
Renaud
Amoureux de Paname
En 1975. le chanteur aux airs de titi sort son tout premier album. Une pochette crue, insolente, qui annonce déjà tout le personnage. Ce visuel est l’image fondatrice d’un artiste pas comme les autres.
PIERRE-LOUIS MARSO
Il vient du bitume, mais aussi des bouquins. Né le 11 mai 1952 à Paris, Renaud Séchan grandit auprès de parents intellectuels : un père germaniste, une mère institutrice. Mais ce môme de bonne famille préfère les mots de rue aux phrases bien tournées. C’est dans le tumulte de Mai 68 qu’il forge son regard sur le monde, entre pavés, slogans et guitares. Il fréquente le Café de la Gare, côtoie Coluche, joue un peu, gratte beaucoup, et surtout, écrit, Dans le métro, il chante pour les passants en espérant se faire remarquer. Ce sera chose faite le 3 avril 1975, quand sort son premier album, Amoureux de Paname, produit par Polydor. Sur la pochette de cet opus inaugural, Renaud affiche d’emblée un style à contre-courant.

Sous l’œil du photographe Claude Malet, le jeune chanteur de 23 ans représente un mélange parfait entre dandy désinvolte et titi parisien. Casquette de gavroche vissée sur la tête, cigarette au coin des lèvres, bandana rouge noué autour du cou, il incarne l’âme de Montmartre et des faubourgs de la capitale en parfait poulbot. Son regard, légèrement fuyant et insolent, évite l’objectif, renforçant son image de rebelle. Dans une décennie dominée par les paillettes, les cols pelle à tarte et les pantalons pattes d’éléphant, la pochette tranche radicalement.
Un attachement aux petites gens et à la rue
Ce refus de la conformité se retrouve également dans l’absence de titre d’album, où seul son prénom s’impose en lettres blanches. Le verso du disque complète cette posture. Renaud, juché sur un vélo rouge, se tient à la rambarde d’un escalier, devant un mur de pierre, probablement sur les quais de Seine. Il détourne encore une fois le regard, refusant le contact direct avec l’objectif.
Les 13 titres des chansons s’affichent sobrement en bas de la pochette, ajoutant une touche minimaliste à l’ensemble. Cette pochette, à la fois simple et authentique, reflète l’univers du chanteur et son attachement aux petites gens et à la rue. Mais à sa sortie, Amoureux de Paname passe presque inaperçu. Trop politique, trop frontal, l’album est boudé par la télévision et censuré sur plusieurs radios, notamment à cause du titre Hexagone, où Renaud dénonce sans ménagement le conservatisme et l’hypocrisie de la nation (« La France est un pays de flics », « Ils oublient qu’à l’abri des bombes/Les Français criaient « Vive Pétain » », « Et le roi des cons, sur son trône/Il est français, ça j’en suis sûr », etc.). Pas de promo, peu d’échos dans la presse. Mais le bouche-à-oreille fonctionne. Dans les facs, les manifs, les salles des profs, on se passe le disque comme un tract qu’on chante. Son ton libre, sa gouaille, son humanité résonnent auprès d’un public qui ne se reconnaît plus dans la chanson formatée. Dans le magazine Rock & Folk de juin 1995, Renaud reviendra sur ce premier opus avec une forme de lucidité teintée de tendresse : « Je n’étais pas encore chanteur, j’étais un gars qui gueulait ses textes sur trois accords. Mais j’y mettais mes tripes, ma haine et un peu d’amour. » La suite, on la connaît.

Source : TéléStar Jeux
