Renaud: autopsie d’un rebelle consensuel

ENQUÊTE – Le chanteur pétri de paradoxes est en haut de l’affiche à la Philharmonie de Paris, qui lui consacre une exposition.

Renaud en 1976. DAVID SECHAN

Le temps de traiter son emphysème pulmonaire dans une clinique de Montpellier et, c’est promis, Renaud viendra découvrir sa « Putain d’expo! » à la Philharmonie. « Il y a un an, il a fallu le convaincre. Il nous disait « Je ne suis pas mort! », puis il s’est pris au jeu, a ouvert ses archives et, maintenant, il brûle de venir », raconte son frère jumeau, David Séchan, à l’origine de cette rétrospective prévue sur six mois à Paris.

La famille Séchan, le peintre voyageur Titouan Lamazou et plusieurs collectionneurs, dont un très grand fan Olivier Bovenisty, ont prêté leurs souvenirs. Le film en Super 8 où le petit Renaud, quinze mois, s’éloigne jambes écartées comme sur l’affiche de l’exposition, donne le ton. Nostalgique. Le catalogue Putain de livre! (Plon) est dans la même veine. Le texte très personnel signé Didier Varrod, auteur de trois documentaires sur le chanteur, par ailleurs directeur musical des antennes de Radio France, vaut tous les hommages.

Prise de vue pour la pochette « Laisse béton », 1977.

À l’entrée du musée, Renaud accueille les visiteurs avec ses mots gravés sur un fond rouge ; « C’est pas un Olympia pour moi tout seul mais une putain d’expo ! juste pour mézigue que vous allez zieu­ter… Et au musée de la musique s’il te plaît ! Moi qui connais trois accords de guitare je trouve ça zarbi, mais bon, j’dis rien. Ce s’rait une sorte de rétrospective de ma vie de chanteur, y paraîtrait. Une expo de son (mon) vivant – ou ce qu’il en reste – c’est franchement pas ordinai­re. » Au Musée de la Philharmonie, sa­luer l’œuvre du chanteur de Marche à l’ombre après celle de Barbara était pourtant une évidence. « L’analyse de son langage est passionnante », souligne la directrice Marie-Pauline Martin, qui promet de faire voyager cette exposi­tion des Hauts-de-France à Marseille. Malgré une jauge réduite à 40 visiteurs toutes les trente minutes en raison de la pandémie. « Putain d’expo ! » devrait attirer les foules. « Paradoxalement, le Renaud d’aujourd’hui est aphasique mais, depuis son retour en 2016, il pulvé­rise ses ventes de livres, de concerts et d’albums », argumente Didier Varrod. Même les reprises de ses titres par Ni­colas Sirkis, Olivia Ruiz, Caria Bruni et les autres artistes de La Bande à Renaud font un malheur : 400 000 CD vendus depuis 2014, selon Universal, qui en profite pour ressortir un coffret avec cinq titres signés Tryo, Vincent Delerm, Gaëtan Roussel, Boulevard des Airs et Gauvain Sers.

« Boucan d’enfer », gouache sur papier de Titouan Lamazou, 2001.

Peu importe que la dernière chanson de Renaud, Corona Song, dévoilée cet été, suscite la controverse y compris chez les « aminches », le surnom de ses fans. Ses tubes ont traversé les décennies. Il est l’ami des galères et des soirées joyeuses. « Renaud appartient au club très fermé des artistes à qui les Français pardonnent tout », analyse le chanteur Gauvain Sers. Ces dernières années l’ont démontré.

TOUS MORGANE DE LUI ! LA PHILHARMONIE MET À L’HONNEUR LE CHANTEUR À TRAVERS UNE EXPOSITION IMAGINÉE PAR SES PROCHES. RETOUR SUR UN PARCOURS QUI A VU UN ARTISTE CONTESTATAIRE DEVENIR UNE FIGURE CONSENSUELLE

En 2016, lors de son grand retour après dix de silence, Renaud découvre ainsi que son public s’est considérable­ment rajeuni et élargi. Les « aminches » s’étirent à présent sur trois générations. Dans les familles. Renaud est l’un des rares chanteurs, avec Brassens, où la transmission se fait parfaitement. « Les parents ont à cœur de faire découvrir une belle langue », souligne Didier Varrod. Comme Brassens, « Renaud a toujours eu un public très large, de droite comme de gauche », nous expliquait en 2016, Franck Chevalier, ex-webmaster de HLM, le site de ses fans basé en Ardè­che. Renaud est confronté pour la pre­mière fois à ces nouveaux fans. À Gérardmer, dans les Vosges, où il est venu parrainer un week-end de quinze mille bikers organisé par son ami Henri Lœvenbruck, ses « potes » du chapter Boozefighters doivent l’aider à fendre la foule compacte. Les « frangins » et les « frangines » veulent lui dire à quel point ils l’aiment et le supplient de ne pas « laisser béton ». Renaud, désar­çonné, répond à sa manière en dédica­çant ses albums, affiches et livres du mot « Amitiés » avec le A des anarchis­tes. Toujours un peu enfermé dans son monde, l’homme revient de loin. Il n’a jamais caché ses démons. Sa dépendan­ce à la cigarette, ses journées à siffler du pastis, la mélancolie qui l’a longtemps empêché d’écrire… « Ses amis et ses fans lui pardonnent car il est entier et vrai », estime Gauvain Sers. Quand la presse people publie des photos volées de lui fatigué, la réprobation est unani­me. Le public est toujours indulgent avec une star qui tombe et se relève.

Photographie pour la pochette de l’album « À la Belle de Mai », 1994.

À l’inverse d’autres artistes, ses enga­gements ne semblent pas avoir divisé son public. Le chanteur a été sur tous les fronts sans que cela porte préjudice à sa carrière. « Renaud a toujours été in­tègre et totalement sincère dans ses pri­ses de position », explique son avocat Stéphane Loisy, coauteur avec Thierry Séchan de Renaud Abécédaire d’enfer ! chez l’Archipel. Nombre de ses chan­sons peuvent aujourd’hui apparaître comme des cours d’instruction civique, des leçons édifiantes sur l’histoire du peuple. Renaud, c’est le Quartier latin de Mai 68, les années sous Giscard, l’es­poir généré par l’élection de François Mitterrand, puis la désillusion, le Rainbow Warrior, l’apartheid, les ours dans les Pyrénées… 

Renaud et sa fille Lolita pour « Morgane de toi », 1983.

Son dernier combat remonte à 2005. Pour faire libérer Ingrid Betancourt prisonnière des Farc en Colombie, il écrit une chanson, Dans la jungle, dont il cède les droits à des associations colombiennes, il finance les recherches et maintient la pression au plus haut ni­veau de l’État grâce à son carnet d’adresses. « Par discrétion, il ne se ren­dra pas à l’Élysée pour fêter sa libéra­tion », fait remarquer David Séchan qui a déjeuné récemment avec son frère, Ingrid Betancourt et sa fille installées à Paris. À la Philharmonie, il manque ce­pendant un épisode fondamental dont Renaud ne s’est jamais remis et dont il ne veut plus parler. Son voyage en URSS en juillet 1985, où son monde rêvé s’est révélé être une utopie. Quand, sur scène, à un festival des jeunesses com­munistes, il entama la chanson Le Dé­serteur avec les paroles « Quand les Russes, les Ricains feront péter la planè­te/ Moi, j’aurai l’air malin/ Avec ma bi­cyclette », le public partit sur ordre des apparatchiks…

Manuscrit de « Marche à l’ombre », 1980.

Les autres artistes peuvent aussi comp­ter sur sa générosité. Mi-septembre, il a reçu Paris Match pour faire la promo­tion du nouvel album de son ex-femme Romane Serda. Il finance aussi le der­nier CD de Dave, son voisin à L’Isle-sur-la-Sorgue et lui offre d’enregistrer à Bruxelles aux studios mythiques d’ICP… Renaud l’ex-loubard peut se le permettre. Auteur, compositeur, édi­teur et producteur, il a vendu plus de 40 millions d’albums en quatre décennies. Outre les 300 000 euros que lui verserait la Sacem chaque année, War­ner lui doit 30 % de royalties par album vendu. Ce « contrat du siècle », qui in­clut également le versement de 18 mil­lions de francs d’avance, a été négocié en 1985 par son agent, Bertrand de Labbey, surnommé par Renaud « Bébert le roi des gangsters ». Ce poids lui permet aussi de pousser « ses » artistes même lorsqu’ils sont inconnus : « Quand il m’a imposé comme première partie du « Phé­nix Tour », je sortais de nulle part, se souvient Gauvain Sers. En concert, il se préoccupait de savoir si le public écoutait nos chansons. »

Plus les années passent, plus cette pré­occupation pour la jeunesse s’ancre, comme le montre son album Les mô­mes et les enfants d’abord sorti l’année dernière. Avant même que Louane re­prenne La Mère à Titi, ses chansons ont séduit les « minots ». Avec ses gros mots pas si gros que ça, ses expressions inventées et l’usage du verlan, les pe­tits l’adorent. « À une époque où les di­vorces s’accélèrent, il chante une enfance idéalisée, un monde merveilleux », analyse Didier Varrod. Comme Bras­sens, Renaud a toutes les chances de devenir immortel. Une quatrième gé­nération d’« aminches » est déjà en route.


Bio
EXPRESS
1952
Naissance, le 11 mai, de Renaud Pierre Manuel Séchan, dix minutes après son frère David.
1968
Première chanson, Crève salope, inspirée par les événements de mai.
1975
Son premier album, Amoureux de Paname, ne reçoit qu’un succès d’estime.
1980
Marche à l’ombre, sommet de sa première période, triomphe.
2002
Album du grand retour, Boucan d’enfer s’écoule à plus de deux millions d’exemplaires.
2019
Dernier disque en date, Les Mômes et les enfants d’abord, inspiré par la jeunesse.

  

Sources : Le Figaro (ici et ici)