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GRAND ENTRETIEN – Avec «Les mômes et les enfants d’abord», son nouvel album, le chanteur renoue avec son écriture la plus ludique.
C’est dans son nouveau QG rive gauche, un café-restaurant à 30 mètres de son pied-à-terre parisien, que Renaud donne rendez-vous. Diminué, voûté mais d’une lucidité totale, l’homme sirote des boissons sans alcool en enchaînant les cigarettes dont l’abus lui a donné une voix caverneuse.
Vous vous êtes inspiré de votre propre enfance?
Oui, et aussi de celle de ma fille Lolita, et de mon fils de 13 ans, Malone. J’avais écrit Ta batterie pour lui, sur le précédent album. Il n’en joue plus, il se concentre sur sa poterie, il est doué. Je suis fier de lui, il a eu 19,5/20 en dictée. Il y en a encore beaucoup qui sortent de l’école sans savoir lire ni écrire et vont gonfler les chiffres du chômage.
Vous aviez envie d’enregistrer ce disque depuis longtemps ?
Oui. J’ai commencé à l’envisager lors de ma dernière tournée de 120 dates, dans les Zéniths bourrés. J’ai vu qu’il y avait beaucoup d’enfants dans mon public. Ils m’écrivent souvent pour me dire : « On aime bien tes chansons parce que y’a plein de gros mots dedans. » Pin-Pon , je me demandais si elle était pour enfants ou pour adultes. Je l’avais dans mes tiroirs depuis vingt ans. Le texte était prêt. Thierry Geoffroy a composé une musique dessus.
Comment avez-vous collaboré ?
Je suis allé chez lui, à côté de chez moi à L’Isle-sur-la-Sorgue. Je lui ai montré mes textes sur papier A4, il a pioché ceux qui lui plaisaient. Il a composé cinq musiques. J’ai aussi pris un directeur artistique, Bertrand Lamblot, pour m’aider à finir. Ils se sont mis à deux pour me convaincre de chanter et rechanter jusqu’à ce que j’arrive à un niveau de voix tolérable sans machines.
C’était difficile ?
Ils ont été exigeants et efficaces. Je n’avais pas envie de chanter. Je n’aime pas ça. Être sur scène, ça va, mais chanter, c’est de plus en plus dur. J’ai un peu aimé ça à une époque, mais j’en suis revenu.
Combien de temps a nécessité cet album ?
Deux ans. Près d’une année en studio à ICP, à Bruxelles et six mois chez moi, dans le Sud, avec Geoffroy et Lamblot. Puis une attente de plusieurs semaines pour sortir avant Noël. On m’a annoncé la date du 29 novembre au mois d’août.
Vous avez choisi une pochette illustrée par Zep. Pourquoi ?
Je l’avais contacté, ainsi que Margerin et P’tit Luc. Margerin, c’est plus ado, P’tit Luc ne dessine que des rats, alors j’ai choisi Zep, que je ne connaissais pas. Je m’intéresse moins à la BD. J’ai vendu tous mes Tintin. J’ai lu le nouvel Astérix, qui m’a un peu déçu. Les scénarios et dialogues de Goscinny étaient si merveilleux…
Vous êtes conscient d’être très attendu par vos nombreux fans ?
Ils voudraient un album par an. Plus personne ne fait ça à part Damien Saez ou Murat. Mais je préfère être à ma place qu’à la sienne. Il n’aime personne et dit du mal de tout le monde. Il ferait mieux de se regarder un peu dans la glace. Ce qu’il doit faire, vu qu’il se trouve si beau.
Vous avez le trac ?
Oui. On verra les premiers jours s’il marche ou pas. S’il touche les adultes autant que les enfants. Je touche du bois. J’attendrai le prochain album de chansons pour les grands enfants qui constituent mon public pour aller sur scène. J’ai deux ou trois générations de fans désormais. Les plus jeunes ont 8-9 ans.
Vous suscitez une ferveur phénoménale…
Je le dis souvent, même si ça paraît prétentieux : j’ai le meilleur public de France.
Il y a des chansons très rock…
Oui. J’ai eu le bonheur d’avoir de super guitaristes comme Freddy Koella ou Philippe Almosnino, que j’ai vu chez des amis à L’Isle-sur-la-Sorgue. Il m’a ébloui. J’ai de bons rapports avec les musiciens, sauf avec ceux avec qui je ne travaille plus, comme Jean-Pierre Bucolo. Il me fait la gueule.
Vous avez travaillé avec des proches, cette fois-ci…
J’ai trois chansons de Renan Luce, deux de Romane Serda, mon ex-femme, qui voulait être sur cet album. Et plusieurs de Thierry Geoffroy, qui bosse avec Dave depuis longtemps. J’ai produit le dernier album de ce dernier. Il n’avait pas de maison de disques, il cherchait un producteur. Je lui ai dit : « Pourquoi pas moi ? » Artistiquement, je ne pouvais rien lui apporter, mais financièrement oui.
Ces deux dernières années, on a beaucoup entendu parler de vous, mais pas pour des raisons musicales. Comment vous l’avez vécu ?
Mal. Je n’ai pas été épargné ni par la presse people, ni par la presse de caniveau. Elle m’a attribué une cirrhose, et donné six mois à vivre il y a un an, ensuite la maladie de Parkinson. On a écrit que j’étais SDF, que je dormais sur un banc, que je ne pesais plus que 40 kg. Que des conneries. J’ai eu le malheur de parler de ma petite opération : on m’a posé un stent sur une carotide. Voici en fait déjà les gros titres : « Renaud victime d’un malaise cardiaque. » N’importe quoi !
Quelle réponse y apporter ?
Le disque, d’abord, ma présence dans les médias, même si je donne très peu d’interviews, et que je ne fais pas de télé. Les émissions me désolent toutes.
Qu’est-ce que vous buvez ?
Du Bitter San Pellegrino, un apéritif sans alcool, un peu amer, qui donne l’impression de boire de l’alcool. Depuis dix mois, je suis débarrassé de l’alcool à vie.
Vous parlez de votre addiction de manière très frontale dans une chanson, avec une approche assez moraliste…
Oui. Pour moi, moraliste, c’est un compliment. La prochaine étape, c’est la cigarette. J’en suis à trois paquets par jour. Il faut que j’arrête avant que mon stent soit bouché par la nicotine. J’ai essayé la vapoteuse, ça n’a pas marché.
Vous suivez l’actualité ?
J’y suis indifférent. Il y a une telle barbarie dans le monde que je ne regarde plus les journaux télévisés. Je me nourris de musique et de lecture. Je lis beaucoup de thrillers d’auteurs norvégiens, suédois ou américains comme Michael Connelly. Une heure avant de dormir. Je feuillette un peu la presse. J’ai même été abonné au Figaro pendant un an. Je voulais savoir ce que pensaient mes ennemis.
Comment vivez-vous notre époque ?
J’ai peur que Marine Le Pen arrive au pouvoir. C’est pour ça que je vote Macron. Le risque est sérieux. Macron, ce n’est vraiment pas l’idéal, je lui en veux. Il n’a pas accordé d’amnistie aux prisonniers politiques corses et basques. Il y en a vingt-cinq. Il a déclaré : « Moi vivant, je ne libérerai jamais Yvan Colonna. » C’est dommage. J’aime la Corse, j’aime les Corses et j’aime le combat qu’ils mènent contre l’État, d’autant qu’ils ont déposé les armes. Cela vaut bien une amnistie générale.
Source : Le Figaro