15 novembre 1999
Ravi, déçu ou inquiet, le public de Renaud était très partagé vendredi soir. Renaud demeure le gars sympa qui sait remplir une salle Et émouvoir.
Après Arno et Lama, c’est Renaud qui est venu à la Maison de la culture de Tournai pour deux heures trente de récital. Une salle comble attendait son retour.
« Bonsoir Tournai ! Comme prévu, une guitare, un piano, et puis moi qui vous salue bien bas.» Deux musiciens accompagnent Renaud Séchan dans sa tournée. Avant son concert, le groupe régional « La Mouscaille » était chargée de chauffer le public dans le grand hall. Mission accomplie, de bien belle façon.
Nuit et brouillard
C’est avec « la ballade de Willy Brouillard » que Renaud commence son concert : une chanson canaille qui épingle la « vie d’un flic ». Un peu hagard, le chanteur répond à tout ce que lancent quelques spectateurs : balles verbales qu’il renvoie, non sans démagogie, avant de faire naufrage chez « La mère à Titi ».
Un couplet par cœur, un autre sans paroles (« je n’me rappelle plus le texte, on s’en fout ») et ces cordes vocales qui grincent… Cela commence mal pour celui qui était venu en 76 à masure 14 (« vous étiez là ? ») animé de ce feu intérieur qui le ronge aujourd’hui. Il le sait, l’artiste, et le dit : « Je suis le plus mauvais chanteur de ma génération. Me revoilà, le cuir noir, le cheveu jaune, des putains de valoches sous les yeux, et toujours une voix un peu pourrie ». C’est ainsi qu’il se présente. Est-ce son nouveau personnage, est-ce un passager clandestin, un mutant ? En tout cas, « les convoyeurs attendent » (c’est nous) un Renaud qui ne vient pas. Celui des énergies belles et des contestations rouges. Celui des audaces interdites. Celui de Germinal, corps et âme aux barricades. Celui des certitudes démises, qui partage failles et doutes avec son public, sans calcul. « On va essayer de chanter », annonce-t-il. La voix éraillée présente une courbe ascendante. Lente remontée des abîmes. « J’ai cent ans. Et J’me demande où j’ai mis mon chapeau… La souffrance, c’est très rassurant… ça n’arrive qu’aux vivants. » Il a mal, Renaud. Mal à sa vie d’artiste, à son cœur démuni, à ce vide déclaré qu’il semble attiser avec nonchalance. « Je n’ai écrit que deux chansons en cinq ans. » Il attend que le public le materne, il cultive cette image neuve qui ne lui sied pas très bien : vieux gosse désabusé. A-t-il tout dit ? Sans doute, non. Mais il cherche, hâve, un autre livre à écrire. Pour l’instant, il campe page une, pas encore debout, pas encore en marche. Impossible de parler d’un nouveau Renaud. Impossible d’annoncer l’album à venir.
Qu’est-ce qu’il va faire de son bleu ?
Ceci dit, Renaud demeure un grand bonhomme, auteur de superbes textes, symbole d’un âge tonitruant. Témoins, ces chansons de tendresse qui disent la vie qui va (« en cloque »), la paternité rêvée (« Pierrot ») ou assumée (« Lolita »), l’amitié (« p’tite conne »), l’amour (« Dans ton sac ») et son désastre. Et ces quelques autres, engagées et sonores, porteuses d’élans. N’oublions pas que Renaud s’est empaffé de madame Thatcher, a tutoyé les luttes sociales, fustigé l’uniforme, l’injustice et la guerre.
« Qu’est-ce qu’il va faire de son bleu ? » s’interroge le fils face au père paumé. C’est un peu la question à cent sous que se pose une partie du public : la colère bleue, son encre bleue, son ciel bleu Renaud les reprendra-t-il ?
Avec « Elle a vu le loup » et avec « Boucan d’enfer », ses deux seules nouvelles chansons, tristounettes et rétives ? Allez, va, il y a quand même eu « Mistral gagnant » et il y a ce futur à construire (« je vais planter un oranger/là où les arbres n’ont donné/que des grenades dégoupillées ») et à aimer (« La pêche à la ligne »). Pour le public qui en redemande. Pour les deux complices qui souhaiteraient visiblement jouer avec une générosité accrue. Pour lui, Renaud qui a insufflé tant de joie de vivre à travers ses récitals et ses albums, et qui avoue, esquinté, n’avoir « rien à gagner, rien à perdre, même pas la vie ». Et s’il pratique à présent les « Bars parallèles », il est temps pour lui de remettre en couleurs la langue et la page qui lui vont bien.
François LISON
Source : Le HLM des Fans de Renaud