Renaud, enfant de la bulle

Charlie Mensuel

N° 34, janvier 1985

Commencez à parler de BD avec Renaud, et les premiers symptômes apparaissent : emploi d’un vocabulaire étrange (« plat peau d’ours », « dos toilé »…), lueur maléfique dans le regard, épanchements de salive pavloviens dès que certains mots clés sont prononcés, tels « première édition », « Jijé », « Champignac », « Les trois formules du professeur Sato, tome 2 », etc. Pas d’erreur : l’homme est atteint. Et comme de juste, la racine du mal remonte à l’enfance. « J’ai lu Spirou et Tintin chaque semaine entre 6 et 12 ans », dit-il. « Je me rappelle que j’avais un copain qui était abonné et qui les recevait un jour avant la mise en vente… Et il refusait de me les prêter pour que je ne puisse voir les nouveaux épisodes des histoires à suivre ! »

  

POCHETTE ILLUSTRÉE PAR RENAUD 

Renaud allait-il s’avouer battu par cet ignoble petit camarade ? Assurément non. Ruminant sa frustration pendant de longues années, devenant chanteur pour brouiller les pistes, il préparait en fait, à l’ombre des projecteurs, sa reconquête du monde de la BD. Maintenant, c’est chose faite, ou presque. « Je me suis mis à collectionner il y a un an, et j’ai déjà environ 2 000 albums. J’ai dû vider une pièce entière de mon appartement pour pouvoir les ranger. » Mais attention : avec Renaud, la collée, c’est du sérieux. Pas question d’avoir le dos pas bien carré, la tranche de travers ou la tête dans le tirage : « J’essaie d’acheter des albums en excellent état. Pour les protéger, je suis en train de tous les recouvrir avec du papier cristal. »

« Quand j’ai appris que je pouvais acheter les premiers Tintin en édition originale, j’en ai pas dormi de la nuit. J’en transpirais… »

Vous pensez que l’auteur de ces paroles est un cinglé? Vous avez peut-être raison. Car Renaud ne s’en cache pas : côté BD, il est fou à relier. « Il achète des vieux albums par dizaines », nous assurait un antiquaire de bonne réputation.

« C’est faux » répond la star de la chanson, « je les prends par caisses entières ! »

Question cruciale : où Renaud se fournit-il ? A-t-il des contacts occultes avec des dépôts souterrains de vieilles maisons d’éditions enfouies depuis des décennies? Nenni. Pendant que tout le monde le croit au travail sur un disque ou en tournée, il est en virée ! «Je vais souvent à Bruxelles, où les prix sont inférieurs de 10 à 40 % par rapport à ceux pratiqués en France. J’ai un correspondant là-bas. Nous nous téléphonons sans arrêt avec nos BDM à la main, en cochant les noms des albums que nous venons de trouver. » A Paris, Renaud a également son circuit. Il est même connu comme le loulou blanc par certains revendeurs. « Il y a une boutique que je ne nommerai pas qui, sachant que j’ai des thunes, en profite pour majorer ses prix à mon intention. Mais dans l’ensemble, les antiquaires sont très sympa : chez Lutèce par exemple, j’ai même une remise de 10%. » Évidemment, question finances, Renaud a des facilités. Récemment, il a acquis les premiers Tintin en noir et blanc, édition originale et état super­ neuf, pour la modique somme de… 40 000 F. « J’ai eu du mal à les avoir. J’avais contre moi un Belge qui me les disputait en disant que si on me les vendait, j’allais détourner vers la France une partie du patrimoine de la Belgique ! »

« La vieille odeur de moisi des bouquins… Il n’y a rien de meilleur ». Renaud a définitivement le blues du dos toilé et du papier jauni. Dans sa collection, on trouve le « best » du Dupuis-Lombard-Dargaud de l’époque héroïque : tout Alix, Blake et Mortimer, Jerry Spring, mais aussi des outsiders comme Michel Vaillant ou Dan Cooper, dont il justifie la présence avec un soupir nostalgique : « les premiers albums étaient bien, et puis je les lisais quand j’étais môme. » Pour les BD modernes, en revanche, la dent se fait plus dure : « J’aime beaucoup d’auteurs, en particulier ceux de la ligne claire, mais il n’y a plus de conteurs comme autrefois. Maintenant, certains sont du style à se faire appeler « maître », et ça m’énerve. C’est pour cela que je collectionne ni Moebius ni Pratt. »

N’empêche que certaines bandes récentes font complètement craquer Renaud. « J’adore Natacha. J’ai trois dessins originaux érotiques d’elle, et je vais lui consacrer une chanson. Je me dis toujours qu’il faut absolument que je fasse un scénario et que je l’envoie à Walthéry, mais je crois qu’il a plusieurs histoires d’avance. »

  

Source : Charlie Mensuel