Chanson Magazine

N° 4, juillet-août 1983
Par Thierry Séchan


… Renaud roule vers sa Porte d’Orléans natale, cheveux au vent fou, chevauchant sa fière 125 Honda, heureux, content tant qu’il est vivant et qu’il peut chevaucher sa fière 125 Honda. Bientôt, il est à la Porte d’O, où qu’il avise la « gnoble » statue du Maréchal Leclerc, qui va sauter, un jour, tant qu’elle est laide, et pourquoi qu’ils ont mis cette laiderie dans mon pays, juste à ma porte à moi. et pourquoi ?
Il en chialerait, Renaud, il en chialerait.
Maintenant, il enfile sa chère avenue Paul Appell, l’avenue de ses premiers westerns, son O.K. Corral à lui, et derechef il en chialerait. Vingt ans plus tôt, c’était la frontière, ici, c’était la fin de la civilisation. D’un côté, il y avait les grandes maisons de brique rose de la ville de Paris, et de l’autre. il n’y avait rien. L’avenue traversée, c’était terra incognita, c’était la Chine et l’Amérique, la steppe et la toundra. Des terrains vagues, à perte de vue. Tous les soirs, après ses devoirs, Renaud descendait rejoindre ses copains venus de tous les horizons du Sud-Quatorzième : rue Saint-Yves, rue Lacaze, Prisse d’Avennes, Porto-Riche, Père Corentin. Paul Appell, Monticelli, les pauvres et les riches, les gueules d’ange et les gueules de rat, les petites frappes et les fils de profs, ils étaient tous là. Sur la zone. Sur le territoire libre des enfants libres du Sud-Quatorzième.
Mais c’est fini, faut pas chialer, c’est fini et t’y peux rien. Ton Amérique, le périph’ et le béton l’ont bouffée. De l’autre côté de ton avenue, y’a plus de terrains vagues, y’a plus rien de vagues, y’a que du concret, y’a que du fiable. Quoi de plus concret qu’un terrain de tennis, avec sa terre battue d’un beau rouge brique, avec ses bandes blanches rectilignes, avec son filet qu’a jamais vu un poisson. avec ses hauts grillages qui interdisent toute évasion ? Quoi de plus fiable qu’un hôtel trois étoiles en béton, vue imprenable sur le périphérique, où les cadres et les cadresses se retrouvent après le S.I.C.O.B., bonjour tristesse, adieu la vie, trente sacs la nuit, service qu’on prie, et le mépris des loufiats qu’ont jamais pu saquer cette sale race de ni-riches ni-pauvres ?
Enfin, Renaud pénètre dans sa maison à lui, où qu’il est presque né, où son enfance a passé calme, comme cette étoile dont cause Rimbaud et qu’avait « pleuré rose »…
Ceci est un fragment d’un polar pas tellement imaginaire où Rocco et ses frères deviennent Renaud et ses frangins. Il a deux frères, Renaud, plus tous les autres, et trois sœurs, qui sont des saintes, et si tu t’imagines, fillette, fillette, que sa notoriété a pu changer leurs rapports, c’est fou c’que tu t’gourres, c’est fou c’que tu t’gourres. Renaud est resté le même, à ceci près qu’il a beaucoup changé. Voilà pour ce qui le concerne.
Maintenant, voyons le cas précis de son frère aîné, c’est-à-dire moi-même, si ma mère ne m’a rien caché. Il est une question que les gens intelligents me posent invariablement : Est-il facile, difficile, ou comme-ci, comme-ça, d’être le frère de Renaud ? Invariablement, je réponds à ces gens-là, Monsieur, que le choix de ma naissance m’eût-il été donné, j’aurais préféré être la sœur de Jésus-Christ : mon frelot m’aurait appris à marcher sur l’eau et j’aurais mis minables tous ces crétins sur leurs planches à voile. Malheureusement, Jésus-Christ étant né fils unique, je n’avais pas le choix : c’était Renaud ou rien.
J’oubliais : Renaud est-il dans la vie comme dans ses chansons ? A-t-il bien connu Manu, et si oui s’est-il remis avec sa gonzesse ? Son beauf’ est-il aussi répugnant qu’il le prétend ou a-t-il exagéré, et si oui, est-ce bien honnête ? Est-il exact que sa fille s’appelle Pierrot ? Est-il vrai ou faux qu’il écrit la musique et après les paroles, ou après les paroles et d’abord la musique ?
Si vous faites partie des gens intelligents dont je causais précédemment, vous pouvez rajouter des questions, vous pouvez même y répondre. Dans le cas contraire, venez boire un pot avec nous, on causera de Lavilliers et d’Higelin.
Thierry SECHAN
Source : Chanson Magazine
