Renaud: La poésie du camembert électrique

Québec Rock

N° 106, juin 1986

RENAUD

QUAND LE VERBE TIENT LE HAUT DU PAVÉ

MUSIQUE

34 Renaud. Mistral Gagnant en poupe, le Capitaine Paname vogue avec assurance sur les eaux troubles du showbusiness. Pourra-t-il éviter les écueils de la critique et les remous de la célébrité transatlantique?

RENAUD: LA POÉSIE DU CAMEMBERT ÉLECTRIQUE

«Société, tu m’aura pas!»

PAR PIERRE LEROUX

PARIS — «Le décor, c’est un port et la mer c’est vous», lance le capitaine Renaud du haut de son micro qui lui sert de mât d’artimon, sur la scène, face aux six mille moussaillons qui rêvent de partir au large avec lui. Et Renaud Séchan, «sous ses cheveux jaunes», emmène toutes les pépettes en vacances au fil de la dérive de ses chansons vagues. Sous le chapiteau de Nancy où nous l’avons rencontré, Renaud déploie ses voiles et demande à ses petits perroquets de fredonner ses airs marins. Incontestablement, le matelot a pris du galon et depuis son premier mouillage au Québec (il y a deux ans, à l’Hôtel Clarendale un soir de pluie, avec un micro pour trois choristes), Renaud, après avoir beaucoup navigué, a le gouvernail bien en main. Meilleur vendeur de disques en France, Renaud maîtrise son spectacle avec une habileté qui fait oublier sa gaucherie des débuts. Un peu fatigué cependant par le star-system, comme il le chante sur son dernier disque et comme il l’avoue à Québec Rock, Renaud sait encore qu’au Québec, il n’est pas «rentable», malgré l’ampleur de son succès. «Je ne prends pas de cachet quand je chante à Montréal. Je ne viens pas pour faire du fric, dit-il. Au fait, je paierais pour chanter chez vous»… Pour lui, le Québec demeure un peu sa wild card; sa façon de rester l’éternel gringalet du temps de Société, tu m’auras pas…

Québec Rock: T’as fait un bout de chemin depuis ton premier passage au Québec. Ça marche fort pour toi maintenant. Alors, tu reviens nous voir en gagnant?

Renaud: Oui, mais tu sais, je ne suis pas encore rentable au Québec.

Q.R.: T’es sérieux?

Renaud: Tout à fait. Maintenant, je vais faire la Place des Arts, parce que le Spectrum perdait de l’argent avec moi.

Q.R.: Pourtant, après Cabrel, tu es sans doute le chanteur français le plus populaire au Québec. Qu’est-ce que ça prend pour réussir?

Renaud: Au Spectrum, c’était ingérable. La salle était trop petite pour que ça soit rentable. À chaque fois, il y a 14 billets d’avion à payer, les chambres d’hôtel, etc. Il faudrait monter les prix des billets, mais ça, je ne veux pas, ou que les musiciens fassent un super effort. Moi, quand je viens à Montréal, je ne viens pas pour m’enrichir…

Q.R.: Peux-tu comparer le cachet que tu reçois au Québec à celui que tu touches en France?

Renaud: Non; je peux pas parce qu’au Québec, je ne prends aucun cachet. C’est forcé. Sinon, on ne pourrait pas venir. Même les musiciens touchent un bon tiers en moins. Sans entrer dans les chiffres, disons que s’ils touchent 1 500 balles (300$) par jour en France, ils font 1 000 balles (200$) là-bas.

Q.R.: Et tu viens même si tu perds de l’argent? Tu joues les chevaliers blancs ou quoi? (Il ne faut cependant pas être trop naïf; il y a aussi les ventes de disques qui grimpent en flèche même si le show est techniquement déficitaire).

Renaud: À la limite, moi j’investis à long terme et Gilbert Rozon qui produit mes spectacles aussi. Je pense que la dernière fois il a coulé de 25 000$. Il faut croire que dans deux ou trois ans ça marchera. Moi, personnellement, je m’en fous. Je fais un gala devant 10 000 personnes à Lyon et je suis payé. Je peux m’arrêter de chanter toute l’année. Au fond, je paierais pour aller chanter chez vous. J’ai assez pour me payer l’hôtel quand même…

Q.R.: Tu ne trouves pas ça étonnant que le chanteur le plus populaire en France ait autant de mal à percer au Québec?

Renaud: C’est comme commencer une nouvelle carrière. Il y a deux ans, à Rimouski, Chicoutimi ou Trois-Rivières, je
te rappelle qu’on avait du mal à avoir des salles de 650 personnes ou encore moins… Oui, Goldman et moi en France,
on vend le plus d’albums (environ 700 000 depuis la sortie du dernier!) mais Goldman vend beaucoup plus de 45
tours: Ce qui me fait chier au Québec, c’est que je pars uniquement avec mes musiciens. Pas ma sono, pas mes éclairages, mon décor, etc. Il faudrait trois autocars pour trimbaler tout ça et 55 personnes! Alors, j’utilise le matériel qui est sur place et qui est parfois pourri.

Q.R.: Tout ça, ce n’est pas comparable à la tournée française? En France, tu n’as pas les billets d’avion à payer, mais tu as toute ta caravane et tes 55 personnes à trimbaler…

Renaud: Un peu, oui, Ce soir à Nancy, il faut 6 500 personnes pour que le producteur rentre dans ses frais. C’est lui qui prend les risques, mais s’il y a moins, je ne fais pas un rond. Il faut 65 briques (65 000 francs: 13 000$) pour payer tout le monde. Mais le Québec, vu le temps qu’on y reste et les salles, ça revient plus cher.

Q.R.: Tu peux expliquer les raisons de ta popularité au Québec?

Renaud: Non, je ne peux pas. Je ne suis pas sociologue. Pourquoi Springsteen «fait» 100 000 personnes?

LA BOSSE DU BOSS DU ROCK…

Q.R.: Toujours aussi fan de Springsteen qui chantait au Forum quand tu débutais ton premier tour de chant au
Spectrum à Montréal?

Renaud: Ouiiii! Je suis content qu’à l’époque, il y en ait eu qui ont préféré venir me voir…

Q.R.: Vous vous êtes rencontrés?

Renaud: Oui, trois minutes à la Courneuve à Paris, l’été dernier.

Q.R.: Il te connaissait?

Renaud: Tu rigoles… Bien sûr que non…

Q.R.: Et ta chanson Miss Maggie, c’est sérieux, il va l’enregistrer?

Renaud: Je ne pense pas. C’est la légende. Si c’était vrai, je l’aurais su avant Rock & Folk. C’est tout de même moi qui ai les droits. Il n’en a jamais été question. Il n’a pas besoin de moi pour écrire des bonnes chansons ou… des mauvaises…

Q.R.: Et une carrière américaine, tu y penses encore?

Renaud: Il y a beaucoup de gens qui me disent qu’une tournée des universités américaines est très réalisable si on oublie l’idée de faire du fric. Il y a toujours au moins 1 500 étudiants qui viendraient pour apprendre le français…

Q.R.: Le français de Renaud… Au fait, c’est quoi un «Mistral»?

Renaud: C’est pas si difficile, et puis, il y a vous, les journalistes, qui me posez la question et après, tout le monde le sait. Un mistral, c’est un «bombeck», un bonbon quoi..

Q.R.: C’est encore un rêve de percer aux USA?

Renaud: Pas un rêve mais un challenge. Pour faire chier les Français… Ça fait 20 ans qu’ils essaient tous de percer avec des airs de rock. Le rock, ce sont les Américains qui l’ont inventé. Ils ne nous ont pas attendus pour en faire! Alors, si moi j’y vais avec mon accordéon…

ALPHA DIFFUSION/SYGMA
«Fatigué de parler, fatigué de me taire…»

Q.R.: Et tu sais quand tu pourrais faire cette tournée? Cette année?

Renaud: Sûrement pas cette année, mais j’y pense… Et pas question de «percer» aux États-Unis, pour un Français.
Téléphone va à Los Angeles et réussit à remplir une salle de 800 places. Le lendemain, on titre à la une des journaux parisiens: «Triomphe de Téléphone à L.A.». Ça ne veut rien dire. Il y a bien 800 Français à L.A…. Même chose quand Aznavour fait le Carnegie Hall à New York et que l’on offre des centaines de places…

Q.R.: Et chanter en anglais?

Renaud: J’avais envie à mes débuts de faire un disque en anglais avec mon accent parigot… Puis, j’ai eu la flemme et aujourd’hui, c’est oublié. Comme dit Cabrel, il y a assez de francophones pour qui chanter…

CLIP-CLAP-CLOP

Q.R.: Tu viens de terminer un vidéo-clip pour Mistral Gagnant, mais tu n’as pas la réputation d’affectionner particulièrement cet art auquel tu t’es d’ailleurs peu prêté jusqu’à maintenant…

Renaud: Je n’aime pas les clips; je me suis forcé pour le faire.

Q.R.: Alors, pourquoi l’as-tu fait tout de même?

Renaud: Pour ne pas me faire chier à aller chanter à la télé avec un son pourri et une entrevue minable. C’est une façon de rester présent tout en étant absent.

Q.R.: C’est ton deuxième clip; le premier a été réalisé par Gainsbourg?

Renaud: Oui. C’est pas ce qu’il a fait de mieux… Il y a eu des problèmes d’éclairage. Pas vraiment navrant, pas nul, mais je m’en serais bien passé.

Q.R.: Tu n’en referas plus avec Gainsbourg?

Renaud: Ce n’est pas exclu s’il avait une idée géniale, mais il n’y a pas le feu, pas de plan immédiat…

Q.R.: Et les autres moyens de diffusion? Ton livre de chansons, Mistral Gagnant (Ed. du Seuil) que tu viens de
publier dans lequel on voit une quarantaine de tes petits dessins… Tu penses faire une exposition?

Renaud: Tu rigoles, c’est tout ce que j’ai… on m’a simplement demandé d’illustrer quelques chansons…

Q.R.: Et la préface de San Antonio, t’es content? Il t’adore ce type-là…

Renaud: Oui, mais c’est pas très bien écrit… Enfin, c’est une préface…

(SAN ANTONIO): «Renaud, mon fils, Renaud réjouis-toi: tu as pour ennemis les vieux, les vrais, ceux qui n’ont jamais été jeunes. (…) Renaud, mon fils, réjouis-toi: tu as pour amis tous les jeunes de la terre, les vrais, ceux qui ne deviendront jamais vieux».

FATIGUÉ DE PARLER, FATIGUÉ DE SE TAIRE

Q.R.: C’est vrai que tu es fatigué de parler, fatigué de te taire, comme tu le chantes sur ton dernier disque?

Renaud: Oui, je vais de surprise en surprise. Je voulais être comédien, faire le clown, maintenant ce n’est plus ma passion.

Q.R.: Ta passion, c’est toujours de chanter?

Renaud: Non, ma passion, c’est de vivre… Chanter, ça m’excite, ça m’amuse, mais je n’ai pas le feu sacré. Je n’ai pas envie de brûler les planches.

Q.R.: Alors pourquoi fais-tu les tournées? C’est ça qui t’épuise?

Renaud: Je le fais pas respect pour ceux qui achètent mes disques. Mais les tournées, les cuites, les repas d’après-concert, les avocats, les séparations avec la famille, ça me tue. Si j’écoute ma flemme ou ma mauvaise humeur un matin, je ne chante plus.

Q.R.: Et tu penses à ce moment où tu écouteras ta flemme et ta mauvaise humeur?

Renaud: Oui, mais ce qui m’énerve, c’est qu’il faudra faire 6 000 entrevues pour dire pourquoi j’arrête. Expliquer que je n’ai plus rien à prouver, plus rien à dire. Je veux m’arrêter au top et pas au moment où je dégringole. J’ai peur à chaque fois. C’est trop facile d’arrêter quand on ne marche plus…

Q.R.: Alors, c’est ce que tu diras le jour où tu te retireras? L’entrevue est déjà faite pour l’avenir…

Renaud: Oui, t’as un scoop…

Q.R.: Et tu as encore des choses à prouver, à dire?

Renaud: Oui, des choses à dire; je crois l’avoir démontré avec mon nouvel album.

Q.R.: Et des choses à prouver?

Renaud: Faire changer les choses, les mentalités; ce qui est le rêve de tous les artistes.

Q.R.: Et tu crois que tu marqueras ton époque comme ton idole, Brassens?

Renaud: Je ne pense pas, mais j’aimerais bien.

Q.R.: Et tu feras de la poterie quand tu t’arrêteras?

Renaud: Oui, mais avec le bol que j’ai, je vais encore me retrouver plus grand vendeur de poterie de France… Après Cabrel…

FICHE SIGNALÉTIQUE
Nom: Renaud Séchan.
Âge: 33 ans; l’âge du Christ.
Profession: «Faire le boulot de Verlaine avec des mots de bistrot.» (San Antonio)
Signes particuliers: cheveux jaunes; suce son pouce.
Idoles: Brassens, Springsteen
Les vidéo-clips: «J’aime pas…»
Maison de disques: Virgin.
Cachet au Québec: 000$.
Drogues: «Je n’ai jamais rien pris de plus fort qu’une cannette de
bière.»
Mythe: Springsteen devait lui prendre Miss Maggie. Fausse rumeur.
La retraite: «Je vais faire de la poterie, mais avec mon bol, je vais
me retrouver plus grand vendeur de poterie en France».
Sport favori: la pêche à la ligne («Parce que les poissons ne demandent pas d’autographes»).

Q.R.: Tu as la grosse tête depuis tes succès?

Renaud: Faut demander aux gens qui m’entourent…

Q.R.: Tu as changé?

Renaud: Oui. J’ai une attitude plus ferme avec les journalistes. Je ne veux plus les voir et entendre toujours les mêmes questions: «D’où venez-vous?», «Qui êtes-vous?», «Êtes-vous un vrai loubard?». J’en ai marre.

Q.R.: Merci tout de même de nous avoir reçu. Et tu prends du temps pour toi, en dehors de tout ça?

Renaud: Oui, j’ai besoin de partir. Partir en bateau. En juin dernier, j’ai pris un mois dans les Antilles françaises avec
mon bateau, une goélette de 14 mètres que j’ai descendue jusqu’à Dakar. Puis, des amis l’ont amenée jusqu’aux Antilles où je l’ai retrouvée.

Q.R.: Et tu penses reprendre du temps «off» cette année?

Renaud: Oui, du 1er au 15 juin, après la tournée en France et juste avant d’aller au Québec. Je vais faire de la pêche à la ligne avec ma petite fille dans les environs de Paris. Pour être tout seul; parce que les poissons ne demandent pas d’autographes.

Q.R.: Et pourquoi tu suces ton pouce sur la pochette de ton dernier disque?

Renaud: Parce que je me suis piqué avec l’hameçon…

Q.R.: Tu seras un rocker quant du seras grand?

Renaud: C’est quoi un rocker?

Q.R.: Celui de Tom Waits, buvant le Chivas dans une chambre à quatre dollars. Si tu veux…

Renaud: Non, je crois pas que je vais devenir rocker.

Q.R.: Sur ton dernier disque, ta chanson P’tite conne où tu racontes l’histoire de la mort par overdose d’une jeune fille bien, tu l’as écrite pour Pascale Ogier?

Renaud: Pas pour elle, mais je pensais à elle.

Q.R. : C’est très présent dans ta vie ces histoires de drogues. Tu m’avais déjà parlé de quelqu’un d’autre qui avait succombé à une overdose. Il y a eu une autre chanson, La blanche où tu dénonces ce piège.

Renaud: Deux chansons en dix ans, c’est pas tellement… Je pense comme Springsteen là-dessus. Je n’ai jamais
rien pris de plus fort qu’une canette de bière. Chacun est libre de mourir ou de vivre comme il le veut, mais quand tu meurs pour enrichir de gros dealers, c’est dégueulasse.

Q.R.: On te parle toujours de ce que tu as fait; as-tu envie aujourd’hui de parler de ce que tu n’as pas fait?

Renaud: (Interloqué). Non. Au fond je n’ai rien fait. J’ai fait des chansons. Je n’ai pas fait une carrière d’aviateur, je
n’ai pas fait…


Et Renaud poétique, Renaud fatigué, monte sur scène. Entre deux tests de son, il lit l’entrevue de Cabrel dans le Québec Rock d’avril et il dit: «Écoutez ça» «Renaud c’est mon idole», qu’il dit Cabrel».

Ses yeux cernés ne sont pas le secret de sa maquilleuse et avant l’entrevue, en le retrouvant, sa mine atterrée en disait long. Un air de catastrophe, une tête qui pousse les gens à vous dire: «Qu’est-ce qui t’arrive mon vieux Renaud?» Mais Renaud joue la partie en oubliant ses humeurs de cafard au vestiaire. Il répond avec volubilité et entrain aux questions, puis, plus tard, se dépensera comme un forcené sur scène. The show must go on… Il y a l’industrie de sa célébrité à porter. L’engrenage lourd de toute la machine qui le suit. Au cours du dîner, Renaud s’excusera de ne pas avoir pu faire l’entrevue à Paris, car il a rendez-vous avec son médecin. Il craint l’ulcère ou un «truc comme ça». Fatigué, le Renaud qui doit voir à tout. À la fin du spectacle, il regarde avec tristesse son gros Jacquot, responsable du service de sécurité, appréhender un pauvre couple qui vend sous le manteau des posters, des T-shirts et des accessoires à son effigie. Le piratage classique des abords de concert. Jacquot parle de coups de poing. Renaud se désole: «En plus, on m’en veut quand je dis non au piratage». Le manteau est parfois lourd à traîner.

S’imaginait-il, quand il a commencé à gratter sa guitare, qu’il vivrait tout ça? Il n’y pensait pas. «Quand j’ai chanté devant 200 personnes, j’ai été surpris. Puis, devant 2 000 personnes, j’ai encore été surpris. Puis, quand j’ai vendu 200 000 disques, encore plus…» Maintenant Renaud, le troubadour, rêve de retourner chanter pour les poissons… Mais là encore, il risque de tomber sur des maquereaux et des requins…

  

Source : Québec Rock