« Renaud » : la première fois que « Le Monde » l’a écrit

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MUSIQUES – CHRONIQUE

Publié le 09 octobre 2020 à 15h15 – Mis à jour le 09 octobre 2020 à 16h28 Temps de Lecture 5 min.

Renaud durant la fête de l’Humanité, à La Courneuve, le 8 septembre 1984. Joël Robine/AFP

« Putain d’expo ! » Le titre de la rétrospective consacrée au chanteur qui s’ouvre le 16 octobre à Paris a beau être ­ (gentiment) provoc’, il n’empêche : Renaud exposé à la Philharmonie de son vivant, c’est presque une panthéonisation. Loin de l’anticonformisme qu’a longtemps véhiculé l’auteur d’Hexagone. C’est comme comédien qu’il fait son entrée dans Le Monde, le 10 juin 1970 « Renaud Séchan » joue alors au Café de la gare dans la troupe de Romain Bouteille, aux côtés de Patrick Dewaere, Coluche ou Miou Miou.

Pour faire patienter les spectateurs, il chante aussi dans la cour et se fait repérer. Mais pas du Monde, qui ne l’évoquera à nouveau que le 18 janvier 1979. Entre-temps, Renaud s’est fait un prénom et une réputation avec son deuxième album, Laisse béton. « Le romantisme s’est tassé, écrit Claire Devarrieux en préambule d’un article consacré à Alain Souchon. (…) Maintenant, Philippe Chatel, Renaud, Plastic Bertrand, se sont fait une autre tête, plus dure, et enfantine. »

« S’il sait évoluer, Renaud aura plus de poids qu’une ­vulgaire étiquette de show-business. » Claude Fléouter, en 1979 Deux mois plus tard, il a droit à un surprenant portrait croisé avec Gérard Lenorman« Chacun dans la chanson s’efforce, selon les lois du marché, d’avoir sinon un style, du moins une image, une étiquette qui fait éventuellement perdre son identité propre, mais qui a l’avantage commercial de l’identification immédiate auprès du grand public », écrit Claude Fléouter, qui oppose Lenorman, « petit prince mignon », à Renaud : « portant blouson noir et chantant en verlan, en argot à clef, [il] joue le “loubard”, le “loulou” de la zone, qui gouaille, la voix traînante ».

« Il y a beaucoup de complaisance, de démagogie dans l’esquisse de personnage qui apparaît ainsi chez RenaudIl y a tout un folklore exploité, cultivé à dessein », s’agace le critique du Monde non sans remarquer : « Il y a aussi brusquement un ton juste, une authenticité dans les mots, un style direct, sans concessions (…) S’il sait évoluer, Renaud aura plus de poids qu’une ­vulgaire étiquette de show-business » (Le Monde du 17 mars 1979).

Epinglé par le Parti communiste

Claude Fléouter cofondera, en 1985, les Victoires de la musique, il connaît la chanson. Le 15 mars 1980, il confirme son impression à la suite d’un concert à Bobino : « Renaud, qui ne dédaigne ni les coups de gueule ni l’humour et la parodie, a des chansons-histoires solidement construites dans lesquelles vivent et parfois meurent des êtres de chair et de sang, les habitants d’une H.L.M. blême, le “loubard” qui ne se fait pas d’illusion, deux jeunes hommes qui agonisent sur l’asphalte, à 2 heures du matin, rue Pierre-Charron, après un braquage raté, le joueur de flipper et le motard. (…) Certaines de ses chansons sont exemplaires. »

Ce n’est pas l’avis du Parti communiste, qui l’épingle dans deux de ses organes de presse. Une mise au ban rapportée par Claude Fléouter le 24 juillet 1980 : « Dans Révolution (…), un collaborateur du comité central chargé des questions culturelles estimait nécessaire d’avoir une “réflexion critique” à l’égard de chanteurs “comme Renaud qui, dans la vie comme dans ses textes, insulte les travailleurs, leurs luttes, leurs organisations, leurs responsables”. »

Autre revue communiste, « L’Avant-garde publiait un article où il était écrit : “Adieu Renaud, nous n’étions pas du même camp” », poursuit Fléouter. En cause, les paroles d’Où c’est qu’j’ai mis mon flingue qui lancent notamment : « Rien à foutre de la lutte des crasses, tous les systèmes sont dégueulasses ! » Renaud plaide « des phrases tronquées et isolées du contexte » et rétablit la suite : « Gueuler contre la répression en défilant “Bastille-Nation” quand mes frangins crèvent en prison ça donne une bonne conscience aux cons. »

« Je veux pas faire non plus de la chanson ­militante. C’est le piège dans lequel je pense éviter de tomber. Parce que tout engagement est toujours un peu subjectif et fragile. » Renaud, en 1984 Pas vraiment de quoi calmer les camarades. Un certain « Dodo », auteur de l’article d’Avant-garde, écrit au Monde le 7 août 1980 : « Je savais que Renaud n’était pas ce “Gavroche”, continuateur de la tradition de la chanson ouvrière qu’une certaine presse s’efforce de présenter avec une insistance pour le moins douteuse… Ce que j’ignorais, par contre, c’est qu’il n’avait pas le courage de défendre jusqu’au bout les paroles de ses ­chansons. » Et d’asséner : « L’argot et la gouaille de Renaud ne suffisent pas à faire oublier que ­derrière ce faux-semblant populaire se cache un bon vieux poujadisme réactionnaire. »

Pas rancunier, Renaud chantera à la Fête de L’Huma en 1984, prenant même la défense des communistes (Le Monde du 25 septembre 1984) : « J’en ai marre d’entendre cracher sur le PC de tous côtés. (…) Alors chanter à la Fête de L’Huma, c’est faire un pied de nez au gouvernement et un bras d’honneur à la droite, pour situer une fois pour toutes dans quel camp je me place. »

Sans renier son statut de chanteur engagé, Renaud nuance dans une interview du 15 octobre 1984 : « Je veux pas faire non plus de la chanson ­militante. C’est le piège dans lequel je pense éviter de tomber. Parce que tout engagement est toujours un peu subjectif et fragile. » Et Renaud l’anar marque le pas : « J’ai évolué – peut-être les anarchistes vont regretter ce que je dis –, j’ai trente-deux balais, je vois le monde changer, bouger et je trouve que c’est toujours la plus belle des utopies… Mais faut pas rêver, quoi… » Ce qui n’empêche pas sa Miss Maggie d’exaspérer les Britanniques (Le Monde du 23 janvier 1986) et le clip de sa chanson Jonathan, d’irriter les caldoches de Nouvelle-Calédonie (Le Monde du 8 août 1988). Son crime : avoir fait figurer, dans cet hommage à Johnny Clegg, Eloi Machoro, indépendantiste kanak tué par le GIGN dans des circonstances controversées.

Une tribune adressée aux chefs d’Etat du G7

Renaud signe aussi, le 30 juin 1989, à quelques semaines du bicentenaire de la Révolution, une tribune intitulée « Seigneurs du monde, saigneurs du tiers-monde ». Il s’y adresse aux chefs d’Etat du G7 qui se tient à Paris : « Votre présence dans ma ville va me gâcher mon 14-Juillet. Non pas que je prenne plaisir à festoyer ce jour-là avec mon beauf’en célébrant des idéaux vieux de deux siècles que l’on n’a cessé de bafouer depuis (…) mais ce 14 juillet 1989 avait quelque chose de symbolique que votre ­présence va salir. »

Les années 1990 vont à la fois l’abîmer et l’adoucir. Après une longue période « anisée », il fait son retour en 2002 avec l’album Boucan d’enfer, plus intimiste. Le 5 juin, à Véronique Mortaigne, « Renaud fait une confidence, à mi-voix, mi-sourire : il a donné cette année son obole à l’Orphelinat mutualiste de la police nationale ». Il argumente : « Pourquoi aurais-je moins de compassion pour un fils de flic que pour un fils de gangster ? » Provocateur, ­toujours.

 

Source : Le Monde