RENAUD-LA-TENDRESSE

Le Soir illustré

N° 3259

Mercredi 7 décembre 1994 (du 10 au 16 décembre 1994)

20 ans de carrière et une fête à la bière pour le chanteur

Le temps est assassin. Et avec le temps, même le chanteur le plus énervé de l’Hexagone a des mains calmes. Interview de Renaud juste avant l’anniversaire de ses vingt ans de carrière…

On aime bien Renaud. C’est le premier qui nous a appris le verlan. Le premier aussi qui a planté un arbre à l’intérieur de Forest-National. Et le premier qui nous y a menés en bateau. Au début, Renaud, c’était une bande de jeunes à lui tout seul. Puis, il s’est accroché à une gonzesse, l’a mise en cloque et de cet amour est née une musc. Renaud, il a raconté tout ça dans ses chansons plutôt que dans les journaux.

Et puis, là, crac! Le dixième album studio arrive et il nous dit que Renaud a pris des cheveux blancs et que Lolita aura bientôt son premier amoureux. L’album s’appelle A la belle de mai et ce n’est pas une erreur de calendrier. Pour qu’il passe bien l’hiver, il est enfermé dans une jolie boite en métal avec la photo de Renaud dans une baraque foraine. Mais voilà, aujourd’hui, ce n’est plus Renaud qui tire sur tout ce qui bouge et distribue les beignets. Quoique…

UN HOMME «NORMAL»

— A la belle de mai montre, dans plusieurs chansons, que vous avez des préoccupations d’homme «normal»: l’âge qui vient, votre fille qui grandit, de quoi votre femme parle avec ses copines… Tout ça, c’est très «normal».

— Oui, conformiste? Peut-être? J’ai sans doute moins le courage qu‘au­trefois d’évoquer mes préoccupations plus universelles. Je ne me regarde pas le nombril mais je me replie peut-être un peu trop sur mon cocon familial, d’abord parce que ma femme et ma fille sont mes mu­ses. J’ai peut-être moins envie qu’autrefois d’exprimer mes colères dans mes chansons parce qu’au bout de vingt ans, il y en a parfois marre d’être le Don Quichotte.

— Et que ça ne fait pas avancer le schmilblick?

— Ça sème des petites graines mais c’est vrai que, concrètement, on n’a pas l’impression que ça sert à quelque chose; à part d’apporter, sur le moment, du plaisir, de l’émotion aux gens qui écoutent et de se dire que ces idées sont partagées par d’autres. Mais, il en faudrait, des chansons, pour changer le monde!

— Dans Son bleu, au travers du portrait d’un ouvrier, vous faites une réflexion sur le post-communisme. Vous trouvez qu’on a perdu quelque chose?

— Oui, on a perdu quelque chose au niveau de l’utopie et du rêve, de la croyance et de l’engagement. Il paraît qu’on assiste à la fin de l’Histoire et à la mort des idéologies. J’ai voulu, dans cette chanson, réhabilité ces mots qu’on considère comme galvaudés et qui sont rejetés, reniés. Tous ces symboles de la lutte et de la dignité de l’homme qui travaille. Le bleu de travail, la machine, le drapeau rouge, Lénine… C’est tout un univers qu’on voudrait balayer. Je n’ai jamais été marxiste ou attiré par les sociétés qui mettaient en application le communisme. Pour moi, ce n’était pas la société idéale. Elle n’existe pas ou, alors, dans notre tête. La société idéale, ce sont les tribus indiennes qui vivaient en petits groupes, qui n’avaient pas de magnétoscopes ou de téléviseurs mais qui avaient tout: le ciel, la terre, la nature. Des hommes libres. Ça a fait long feu.

A LA MAISON
Renaud a enregistré son dernier disque dans sa propre maison, à l’Isle-sur-la-Sorgue.

DE LA CRITIQUE SOCIALE

— Dans C’est quand qu’on va où?, vous imaginez le moment pas si lointain où Lolita, votre fille, entrera dans le monde du travail et ce n’est pas très réjouissant.

— Mais non, rien n’est moins sûr! Aujourd’hui, on voit beaucoup de chômeurs diplômés.

– L’a-t-elle écoutée, cette chanson?

— Oui, elle l’aime bien; mais elle a moins vu la projection dans l’avenir. Elle a vu, par contre, que je décrivais sa réalité quotidienne. Le poids de son cartable sur ses fragiles épaules de petite enfant. Quatorze ans, pour moi, c’est encore une enfant. Et la somme de travail qu’elle doit avaler. Et là, elle partage  totalement mon sentiment. Les enfants travaillent comme des bagnards et leurs parents sont à la rue, sans boulot. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans nos sociétés.

— Quand vous pensez à ça, n’avez-vous pas envie de reprendre votre bateau et d’y emmener toute votre petite famille?

— Si, souvent. Mais je l’ai fait à une époque. C’est un peu une fuite, une lâcheté, une désertion. Je veux continuer à subir ce monde ignoble et à le critiquer. Ce serait un peu trop facile, sous prétexte que j’en ai les moyens, de fuir la réalité du monde. Je ne serais pas fier de moi.

— Vous trouvez donc que votre fonction première est d’être critique social?

— C’est une de mes fonctions, oui. Et ce doit être la fonction de tous les artistes, quel que soit le domaine dans lequel ils s’expriment. Ne pas accepter l’ordre établi, quand cet ordre est injuste et engendre tellement de misères et de souffrances. Vouloir transformer le monde à travers la poésie, la peinture, la beauté, le ciné­ma. Mais je n’ai jamais souhaité n’être qu’un chanteur critique. Je peux aussi amener de l’émotion, du plaisir, du rire et de la fantaisie.

VINGT ANS DEMAIN

— Cela va faire vingt ans que vous chantez.

— Oui, en avril prochain. Enfin, vingt ans que je fais des disques.

— Etes-vous du genre à faire des bilans?

— Non, mais, là, c’est une date symbolique qui nous oblige à faire un bilan. Je viens de faire mon dixième album. Je me suis dit que le parcours était joli. Ce n’est pas Charles Trenet, ni Johnny Hallyday, mais ce n’est pas mal quand même. J’aurais pu faire pire. Faire des tubes n’est pas mon ambition. Mon ambition est de faire carrière. Je n’ai pas la prétention d’être éternel, ni de laisser une œuvre derrière moi. Mais vingt ans de chanson pour quelqu’un qui a commencé sans conviction, ce n’est pas mal.

— Allez-vous faire la fête pour ces vingt ans de carrière?

— Ah, je pense. Ça s’arrose!

— A quoi?

— A la bière blanche de Hoegaarden.

— Durant ces vingt ans, avez-vous connu des moments difficiles?

— J’ai souffert de critiques et de polémiques parce qu’à un moment de ma carrière, j’ai atteint des  sommets un peu irrationnels comme ceux qu’a atteints Bruel, il y a trois ans, Cabrel, aujourd’hui, d’autres avant-hier et encore d’autres demain. Paradoxalement, je me suis fait beaucoup d’inimitiés et de jalousies. Et quand je suis revenu à des scores plus raison­ nables, c’est-à-dire 500.000, 600.000 albums, ce que je faisais avant «Morgane de toi» et ce que je vendais après Mistral gagnant — ces deux albums se sont vendus à plus d’un million d’exemplaires chacun — et bien, je me suis fait allumer. Il y a eu un retour de bâton d’une partie des médias et d’une partie du métier qui vous érigent un piédestal et, quand vous trébuchez, ils vous enfoncent. Comme une sorte de vengeance.

— Pour certains artistes, le succès est une drogue.

— Oui, mais je ne sais pas où ça commence. Quand je chante dans un bistrot où il y a trois personnes qui sourient, ont les larmes aux yeux et applaudissent, c’est du succès déjà. J’essaie de me dire que ça ne se comptabilise pas. Qu’est-ce que j’en ai à foutre d’avoir les toilettes tapissées de disques d’or? Et des Victoires de la musique que j’ai ou que je n’ai pas? Quand ça tombe, on est content; mais être heureux, c’est vraiment autre chose.

Joëlle Lehrer.

Renaud, A la belle de mai, Virgin.

  

Source : Le Soir illustré