
Par Anne Audigier
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Il y a ceux qui rêvent du grand large et ceux qui tutoient le rêve.
Un million ! Près d’un million de personnes se sont pressées à port Olona aux Sables d’Olonnes pour admirer les voiliers du Vendée Globe pendant les trois semaines qui ont précédé le départ. Et ils étaient 350 000 le long du chenal, le jour du départ.
Vendée Globe, Route du Rhum, Trophée Jules Verne….. La course au large, et ce qu’elle symbolise, fait rêver.
François Gabart a découvert les joies du voyage au long cours à l’âge de six ans. Invité de Philippe Collin dans L’Œil du Tigre il raconte comment cet épisode a sans doute été fondateur dans sa vocation.
D’autres franchissent le pas et s’offrent une petite part de ce rêve. Avec plus ou moins de bonheur.
Renaud : le rêve écourté
« C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme. » Cette phrase de Kessel, Dominique Lavanant l’aurait prononcée devant son ami Renaud lorsque le chanteur lui confia qu’il se faisait construire un bateau pour prendre le large. Et comme elle lisait à l’époque la biographie de W.C. Fields, elle ajouta : « Tu sais qu’il ne boit jamais d’eau, à cause de toutes ces choses que font les poissons dedans. »…
Makhnovtchina… derrière ce joli nom se cache une révolution méconnue menée entre 1917 et 1921 par un anarchiste ukrainien : Nestor Makhno.
C’est sur une goélette de 14 mètres, qu’il a construite de ses mains et qu’il a donc baptisée Makhnovtchina que Renaud embarque avec sa femme et sa fille.« Je veux partir jusqu’à ailleurs, voir si ailleurs c’est mieux. » Malheureusement, ce que n’avait pas prévu le chanteur, c’est le mal de mer. Et le beau voyage tournera court, donnant tout de même naissance à l’une de ses chansons emblématiques. Un souvenir très précis pour Renaud.
C’était sur le chemin du retour des Antilles vers la métropole.
« Exactement le 23 juin 1983, raconte Renaud, Lolita était sur mes genoux. La musique m’est venue en même temps que le texte : je relate ma vie à bord de façon humoristique, pleine d’autodérision. »
Brel : un impossible rêve
Lorsque Jacques Brel achète l’Askoy II en 1974, il touche du doigt son rêve d’enfant.
Mais c’est un homme affaibli qui prend la mer. Il a été opéré quelques mois plus tôt d’un cancer du poumon. Avec sa compagne Maddly Bamy, une de ses filles, France et deux équipiers (qui déserteront rapidement), ils partent d’Anvers en juillet 1974 et mettent le cap sur Les Marquises via Panama. France, qui s’entend assez mal (doux euphémisme) avec Maddly quitte le bateau aux Antilles. Brel et Maddly poursuivent donc seuls la traversée qui se transforme rapidement en enfer. Manœuvrer les quarante-deux tonnes de l’Askoy II n’est déjà pas simple pour un homme en bonne santé, alors là….
« En bateau, dira-t-il à Maddly, il faut être heureux pour partir. Autrement il devient un château hanté de mille bruits désagréables et lancinants, et longs. Plus humide que les prisons, on vit alors dans une soupe infecte et collante, navrante. Un bateau n’est pas grand, il devient minuscule. Il n’est pas fatigant, il devient harassant, c’est le bagne. » Maddly assurera les manœuvres jusqu’aux Marquises.

À l’automne 1976, alors que le bateau patiente depuis un an en baie de Taha Uku aux Marquises, Brel décide de s’en séparer.
À son ami Paul-Robert Thomas chez qui il loge à Tahiti et qui l’interroge sur le sort de son bateau, maintenant qu’il s’est trouvé une nouvelle passion, l’avion, le chanteur répond : « Je vais le vendre dès que j’aurai changé un guindeau que j’ai commandé chez Sin Tung Hing, le concessionnaire de Papeete. Ce ne sera pas facile de le vendre aux Marquises, mais je ne me sens pas trop le courage de le rapatrier ici pour le moment. De toute façon, je ne le vendrai qu’à un homme qui aime la mer, à un vrai marin… »
L’Askoy a eu une vie après Brel. Une vie mouvementée. Il a été sauvé et remis à flot il y a quelques années. Une histoire à découvrir sur le blog de Fred Hidalgo.
►►►(Ré)écoutez L’Oeil du Tigre de Philippe Collin avec François Gabart

